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Nature LandesPays Basque
Alignement de maisons basses à auvent sur colonnettes de fonte, le long de l'allée

Solférino, le village dessiné par Napoléon III

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En 1857, Napoléon III achète près de 8 000 hectares de lande entre Labouheyre et Morcenx pour y monter une ferme expérimentale sur ses propres deniers. Le décret du 9 mai 1863 en détache une commune : une allée nord-sud, trente-huit maisons alignées de part et d'autre, l'église Sainte-Eugénie au bout. Neuf fermes modèles sur les quatorze prévues sortent de terre entre 1857 et 1861. Solférino compte aujourd'hui 374 habitants, et son bourg se parcourt par deux sentiers balisés de 600 mètres et 1 kilomètre.

Solférino se traverse en trois minutes de voiture. Le bourg tient dans une allée orientée nord-sud, bordée de maisons basses bâties sur les mêmes plans, avec l’église Sainte-Eugénie posée au bout comme une signature. Rien de tout cela n’a poussé au fil des siècles. L’ensemble a été dessiné d’un coup, entre 1857 et 1863, sur ordre de Napoléon III, au milieu d’une lande que personne ne cultivait. Ici, la ferme est venue avant le village, et le village avant la commune.

Ce qui se visite aujourd’hui, et ce qui reste fermé

Le musée Napoléon III occupait l’ancienne mairie-école. Il a fermé en 1997 pour raisons de sécurité et n’a pas rouvert. Aucune collection ne s’expose donc à Solférino, aucun billet ne se prend. Ce qui se voit se voit depuis la rue, et cela suffit à occuper une bonne demi-heure.

Deux boucles balisées partent du centre du bourg : la verte fait 600 mètres, l’orange 1 kilomètre. Elles suivent l’allée centrale et passent devant les maisons d’artisans, reconnaissables à leur auvent porté par des colonnettes de fonte. Terrain plat, sol stabilisé, pas de difficulté.

L’église Sainte-Eugénie appartient à la commune depuis 1993. Pour y entrer, il faut passer par la mairie, 9 rue de la Gare, ouverte du lundi au vendredi de 9 h à 12 h, au 05 58 07 21 08. Aux Journées européennes du patrimoine, le parc naturel régional des Landes de Gascogne conduit une promenade commentée dans le bourg et l’église ouvre ses portes.

Les fermes du domaine sont des propriétés privées et ne se visitent pas. La ferme de Pouy, inscrite au titre des monuments historiques par arrêté du 16 décembre 2010, appartient à une société civile immobilière ; on l’aperçoit depuis la route, sans franchir la barrière. La ferme du Taston, elle, a été transformée en gîte et se loue à la nuitée.

Pour venir : Solférino se trouve à environ 8 kilomètres de Labouheyre et 12 de Morcenx, sur la route qui relie les deux bourgs. La gare ne prend plus de voyageurs. Elle se situe au point kilométrique 96 de la ligne de Bordeaux-Saint-Jean à Irun, entre les deux mêmes villes, et les trains passent sans marquer l’arrêt. Le quartier qui l’entoure porte encore son nom : c’est là que se sont bâties les maisons du 20ᵉ siècle, à l’écart du plan impérial.

1857, huit mille hectares de lande achetés par l’empereur

La loi du 19 juin 1857 oblige les communes des Landes de Gascogne à assainir et mettre en culture leurs terrains communaux. C’est ce texte qui a produit la forêt de pins qu’on traverse aujourd’hui, sur des marécages où paissaient les moutons. Napoléon III décide de montrer l’exemple, et il paie de sa poche.

La même année, il acquiert près de 8 000 hectares de terres incultes pour 450 000 francs. Le domaine constitué sur ces terres, pris sur sept communes voisines, en couvre 7 000. Son nom officiel : la ferme impériale des Landes. Son but : essayer côte à côte des méthodes agricoles que personne n’a jamais comparées sur un même sol.

La direction revient à Henri Crouzet (1818-1880), ingénieur, qui dessine le bourg, les maisons et les fermes, et suit les chantiers pendant quatre ans. Le 9 mai 1863, un décret détache une partie du domaine des communes d’origine et en fait une commune à part entière.

Le pari démographique, lui, n’a pas tenu. Solférino comptait 592 habitants en 1866. Le recensement de 2023 en dénombre 374, répartis sur 97,83 kilomètres carrés, entre 74 et 85 mètres d’altitude, soit moins de quatre habitants au kilomètre carré. La commune est l’une des plus vastes et des moins peuplées du parc naturel régional des Landes de Gascogne.

Le plan du bourg : une allée, trente-huit maisons, une église au bout

Le tracé ne doit rien au hasard des chemins. Il s’inspire des villes neuves du 17ᵉ siècle, Richelieu ou Henrichemont, dont le plan sort d’une seule tête et se lit d’un coup d’œil sur une carte.

L’axe s’appelle le cours Napoléon. Il court du nord au sud, encadré par deux contre-allées. À une extrémité, l’église ; en face, le presbytère. La mairie-école et dix maisons d’artisans, rigoureusement identiques, se répondent le long de l’allée : forgeron, charron, boulanger, tous logés à la même enseigne, sous le même auvent à colonnettes de fonte.

Quatre allées parallèles reçoivent 26 cottages d’ouvriers agricoles, bâtis sur trois modèles, en version simple ou double. Le chantier démarre le 10 juillet 1860. Trente-huit maisons en tout, le presbytère et la mairie-école en plus : c’est le village complet, livré clés en main à des gens qui n’avaient rien demandé.

L’empereur se fait construire pour lui-même un chalet de bois, du même genre que celui de Vichy, achevé en 1860. Il a été démoli en 1913 et rien n’en subsiste. Au nord du bourg, en revanche, l’arboretum planté à la même époque tient toujours : liquidambars, séquoias, sassafras, chênes rouges d’Amérique et chênes-lièges y voisinent avec le pin maritime local.

Aucune extension n’est venue brouiller ce dessin pendant un siècle et demi. C’est ce qui explique le classement du bourg en site patrimonial remarquable en 2016, après une zone de protection créée en 2001 et transformée en aire de mise en valeur de l’architecture et du patrimoine en 2013.

L’église Sainte-Eugénie, la devise et le millésime gravé

Le nom rend hommage à l’impératrice Eugénie, comme la chapelle que le couple impérial a fait élever à Biarritz, la station que ce même couple a lancée. La date de 1860 est gravée dans la pierre, à l’intérieur, sur le mur porteur du clocher. L’église est inaugurée le 4 octobre 1863, en présence de Napoléon III.

L’architecture est néo-romane et tient en peu de mots : nef unique, salle rectangulaire à charpente apparente, huit baies en plein cintre, une rosace polylobée sur le pignon est, un clocher carré coiffé d’une flèche octogonale d’ardoise sur le pignon ouest. La première cloche s’est fêlée rapidement ; celle qui sonne aujourd’hui a été fondue en 1893 par Delestan.

Le premier curé, l’abbé Cazaux, a donné au domaine sa devise : « Aratro et altari », par la charrue et par l’autel. Elle figure sur le vitrail placé au-dessus de l’autel, avec les monogrammes NIII et E. La rosace décline les cultures que l’on tentait alentour : blé, tournesol, vigne, maïs, glands de chêne, pommes de pin. Trois statues occupent la nef, dont une Vierge de 1873, une Jeanne d’Arc et un saint Vincent de Paul.

L’édifice a failli disparaître. Propriété privée jusqu’en 1905, il tombe en ruine après la Première Guerre mondiale, et c’est Eudoxie Schneider qui le fait relever en 1921. Fermé en 1991 parce qu’il menaçait ses fidèles, il est cédé à la commune en 1993 pour un franc symbolique, restauré en 1994, ses vitraux repris par le maître verrier Fournier de Bordeaux, puis rendu au culte le 12 mars 1995 par Monseigneur Sarrabère, évêque d’Aire et de Dax.

Neuf fermes modèles, et le contrat qu’on proposait aux ouvriers

Quatorze fermes étaient prévues, neuf ont été bâties entre 1857 et 1861, toutes sur le même plan : Tuyas, Bel-Air, La Serre, Le Pouy, Bouhémy, Le Taston, Jauge-Burlade, Montine et Tuc Gaillat. Chacune commandait de 500 à 620 hectares de pins et une cinquantaine d’hectares labourables.

La répartition des essais se faisait ferme par ferme. Ici les ovins, là les bovins, ailleurs le maïs, le rutabaga, le sarrasin ou la vigne. Une exploitation entière était consacrée aux plantes introduites : betterave de Finlande, igname de Chine, quinoa du Pérou. Cent soixante ans plus tard, le maïs a gagné et couvre encore l’essentiel des terres labourées de la commune, avec la pomme de terre, le haricot vert et la carotte.

La ferme de Pouy, construite de 1857 à 1859, montre à quoi ressemblait le modèle. Les bâtiments d’exploitation s’ordonnent en fer à cheval autour d’une cour rectangulaire : corps central avec logement, fenil, écurie et étable, ailes en retour pour la bergerie et le matériel. Le chalet du maître-valet, de plain-pied, se tient isolé en vis-à-vis. Des neuf fermes, c’est la seule qui ait gardé l’aspect qu’elle avait au chantier ; les autres sont devenues pavillons de chasse, auberges, ou se sont fondues dans des exploitations modernes.

Reste le contrat, qui explique pourquoi des familles sont venues s’installer là. L’ouvrier agricole recevait un logement gratuit et un lopin de 1,8 hectare. En échange, il devait 75 journées de travail par an au domaine. Au bout de dix ans, la maison et la terre pouvaient lui appartenir. Sur le papier, c’était une ascension sociale programmée. Dans les faits, l’expérience s’est arrêtée en 1870 avec l’Empire, avant que beaucoup n’aient atteint l’échéance.

Un nom pris à une bataille du 24 juin 1859

Solférino est un village de Lombardie, au sud du lac de Garde. Le 24 juin 1859, l’armée française et l’armée sarde y affrontent l’armée autrichienne : près de 300 000 hommes engagés sur une même journée, des dizaines de milliers de morts et de blessés laissés sur le terrain. La victoire est française, et Napoléon III commandait en personne.

Le 34ᵉ régiment de ligne a pris part à la campagne d’Italie et porte Solférino sur son drapeau, à côté de Fleurus, d’Austerlitz et d’Iéna. Le lien avec les Landes s’est noué ensuite : le régiment s’installe à la caserne Bosquet de Mont-de-Marsan en 1876 et y reste jusqu’en 1921, ce qui a fait de cette bataille italienne une affaire landaise dans la mémoire du département.

La journée du 24 juin 1859 a eu une autre suite. Un Genevois de passage, Henry Dunant, y voit les blessés abandonnés sans secours, publie Un souvenir de Solférino en 1862, et obtient l’année suivante la création du comité qui deviendra la Croix-Rouge. Le village landais et l’institution humanitaire tirent donc leur nom du même champ de bataille, à quelques mois d’intervalle.

Depuis 1963, la commune est jumelée avec Solferino, en Lombardie. Napoléon III a d’ailleurs récidivé dans le département : Eugénie-les-Bains lui doit son nom et son existence administrative, obtenus en 1861.

Ce que le domaine est devenu après 1870

La chute de l’Empire met fin aux essais agronomiques. La Troisième République confisque le domaine, puis le restitue en 1873, à la mort de Napoléon III, à l’impératrice Eugénie. Elle le garde plus de trente ans.

La suite tient en trois ventes. Cession en 1905 pour 1 800 000 francs, adjudication en 1910 à la maison Bernheim, puis rachat par la veuve d’Henri Schneider, Louise Pauline Eudoxie Asselin, qui installera le musée Napoléon III dans l’ancienne mairie. Le domaine appartient aujourd’hui à la famille de Rosanbo.

La commune, elle, a repris la main sur l’allée. Elle a racheté en 2018 des parcelles bordant l’axe central et porte un projet d’aménagement chiffré à 850 000 euros : cheminement accessible le long du cours Napoléon, stationnement, panneaux d’interprétation. Le département des Landes en est partenaire.

Autour, il y a de quoi prolonger. La Vélodyssée traverse la forêt landaise du nord au sud et passe à une vingtaine de kilomètres à l’ouest. Le hameau de Cap-de-Pin, sur la commune, est traversé par la voie de Tours, celle que suivent les pèlerins avant de rejoindre le chemin de Saint-Jacques au Pays Basque. Vers la côte, à une quarantaine de minutes de route, le courant d’Huchet se descend en barque à fond plat, avec un batelier aux avirons.