
Saint-Jean-de-Luz, là où Louis XIV s'est marié
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En 1660, la cour de France s'installe quarante jours dans un port de pêche basque. Louis XIV y épouse Marie-Thérèse d'Autriche, fille de Philippe IV d'Espagne, au terme d'une négociation de paix menée par Mazarin. Il en reste une maison d'armateur devenue la Maison Louis XIV, une église, une place et une porte murée.
Peu de villes françaises ont marié un roi dans leurs murs. Saint-Jean-de-Luz en fait partie. Le 9 juin 1660, Louis XIV épouse Marie-Thérèse d'Autriche en l'église Saint-Jean-Baptiste, et la paix entre la France et l'Espagne est scellée. Pourquoi ici, dans ce port de pêcheurs basque, plutôt qu'à Paris ou à Versailles ? La géographie et la diplomatie en ont décidé, au terme du traité des Pyrénées. Pendant quarante jours, cette cité d'armateurs et de corsaires loge toute la Cour. Le jeune roi arrive avec sa mère Anne d'Autriche et le cardinal Mazarin, et Saint-Jean-de-Luz devient pour six semaines la capitale du royaume. Les lieux de cet épisode sont encore debout. La plupart se visitent.
Pourquoi Saint-Jean-de-Luz ? Le contexte du mariage royal
Le traité des Pyrénées, un mariage politique avant tout
France et Espagne se font la guerre depuis vingt-quatre ans sans qu'aucune des deux arrive à en finir. Le conflit épuise les deux royaumes. Mazarin, cardinal et principal ministre de Louis XIV, se charge d'y mettre un terme. Le 7 novembre 1659, il signe avec son homologue espagnol don Luis de Haro le traité des Pyrénées, sur l'île des Faisans, au milieu de la Bidassoa. Sept mois plus tard, la même île accueille la rencontre des deux rois, et le peintre Velázquez, intendant du palais espagnol, en aménage le pavillon. Il rentre malade à Madrid : une fièvre attrapée sur le chantier l'emporte le 6 août 1660.
Le mariage n'occupe qu'une clause sur les 124 articles du traité. Une clause chère. L'infante Marie-Thérèse apporte une dot de 500 000 écus d'or et renonce, sur le papier, à ses droits sur la succession de son père Philippe IV d'Espagne. La renonciation est conditionnée au paiement de la dot. L'Espagne ne paiera jamais, et Louis XIV s'en servira plus tard pour réclamer des territoires. Le roi, lui, a la tête ailleurs : il aime Marie Mancini, la nièce de Mazarin. La raison d'État tranche.
Une ville frontière idéale pour une rencontre diplomatique
Le choix de Saint-Jean-de-Luz tient d'abord à la carte. La frontière espagnole est à quelques kilomètres, ce qui autorise les deux cours à se rejoindre sans que l'une ou l'autre s'enfonce en territoire adverse. Il fallait aussi de la place, des vivres et des lits. Saint-Jean-de-Luz a un port actif et prospère, de quoi loger et nourrir une cour entière avec son apparat. Au milieu du XVIIe siècle, Saint-Jean-de-Luz vit de la pêche, baleine, morue, sardine, et du commerce maritime. Les armateurs luziens sont riches. Leurs demeures le disent.
Le roi, sa mère et Mazarin débarquent début mai. Derrière eux : mousquetaires, hommes d'armes, écuyers, carrosses somptueux et chevaux empanachés. Des ruelles basques où l'on croisait des pêcheurs se remplissent d'un coup de noblesse française en grand équipage. Quarante jours durant, le centre du pouvoir royal tient dans ce port.
La Maison Louis XIV, résidence royale pendant quarante jours
L'histoire d'une demeure d'armateur devenue Monument Historique
Au centre de Saint-Jean-de-Luz se dresse la Maison Lohobiague. L'armateur Joannis de Lohobiague et son épouse Marie-Sol de Hirigoyen l'ont fait bâtir sur un terrain acheté en bordure de l'esplanade principale, à l'entrée du pont de bois qui menait à Ciboure. Le commerce maritime et la pêche hauturière avaient enrichi la famille. Le résultat compte parmi les plus belles résidences de la ville : vaste, solide, assez élégante pour recevoir un roi.
Louis XIV y loge du 8 mai au 15 juin 1660, soit plus d'un mois complet. La demeure porte son nom depuis. Ce qui étonne le plus, dans cette Maison Louis XIV, c'est sa continuité : elle appartient à la même famille depuis plus de trois siècles et demi. Rien n'y a été reconstitué après coup. Les descendants de ceux qui ont reçu le Roi-Soleil y habitent encore.
Architecture basque et élégance classique
L'architecture de la Maison Louis XIV mêle la tradition basque au raffinement français. Quatre murs porteurs, des poutres massives en châtaignier, un escalier central taillé dans le même bois par des artisans du pays. Le plan est carré, comme dans les grandes maisons familiales du Labourd et de Navarre.
Les deux façades ne se ressemblent pas. Celle qui donne sur la place suit un style Louis XIII rigoureux : symétrie, proportions calmes, rien qui dépasse. Celle du sud, tournée vers le port, est navarraise, avec ses deux étages de galeries ouvertes portées par des colonnes en pierre et orientées plein sud pour prendre la lumière. Ces galeries se retrouvent partout dans l'architecture basque. On s'y installait au soleil sans craindre l'averse.
À l'intérieur, la maison a gardé ses meubles d'époque, ses tableaux de famille et les objets ayant appartenu au roi ou à ses hôtes. Chaque pièce a son histoire.
Visiter la Maison Louis XIV aujourd'hui
La Maison Louis XIV ouvre plusieurs mois par an, généralement d'avril à novembre. La visite se fait avec un guide ou en autonomie, cela dépend de la période. Prenez le guide. Il donne les clés de lecture de l'architecture, remet le mariage dans son contexte et raconte ce que les cartels passent sous silence. En haute saison, mieux vaut réserver.
Le parcours passe par les appartements du roi, les galeries qui donnent sur le port, l'escalier monumental qui impressionnait déjà les visiteurs du XVIIe siècle et les collections accumulées par la famille au fil des générations. L'atmosphère surprend : on est dans une maison habitée, pas dans une salle d'exposition. Le jeune Louis XIV a arpenté ces pièces en mai et en juin, avec Marie Mancini en tête et l'ordre de l'oublier.
L'église Saint-Jean-Baptiste, théâtre d'un mariage historique
La plus grande église du Labourd
À quelques pas de la Maison Louis XIV, l'église Saint-Jean-Baptiste est la plus grande église du Labourd, près de 50 mètres de long et 20 de haut sous voûte. De dehors, elle ressemble aux églises fortifiées de la région : sobre, massive, presque fermée. On pousse la porte et le ton change. Un retable baroque doré prend tout le regard, la nef est claire, et surtout ces galeries de bois superposées sur trois niveaux courent le long des murs. Elles étaient réservées aux hommes.
Ces galeries font de l'église une salle presque théâtrale. Les courtisans français et espagnols s'y sont pressés le jour du mariage, les yeux tournés vers l'autel où le roi et l'infante allaient s'unir. Le bois renvoie le son. La cérémonie a dû sonner large.
Le 9 juin 1660 : un mariage et une porte murée
Le 9 juin, peu après midi, Louis XIV et Marie-Thérèse d'Autriche s'unissent devant une assemblée qui réunit le gratin des deux royaumes. Ils ont vingt-et-un ans l'un et l'autre, nés à cinq jours d'intervalle en septembre 1638. La cérémonie déploie tout le protocole que réclame un événement de cette taille : l'affluence, les soieries, les bijoux, les cierges dont la lumière court sur le retable doré.
La porte du mariage, elle, se voit encore. Percée en 1650 dans le vieux mur sud, celui que longe l'actuelle rue Gambetta, c'est celle que le couple royal a franchie ce jour-là. Vers 1669, pendant l'agrandissement de l'église, elle a été murée pour qu'aucun autre couple ne l'emprunte. Qui l'a décidé ? Les archives de la ville ne tranchent pas entre la paroisse et la Cour. On la repère depuis le trottoir, dessinée en creux dans la pierre.
Les autres lieux qui gardent la mémoire du Roi-Soleil
La place Louis XIV, cœur historique de la ville
La place qui s'étend devant la maison porte, elle aussi, le nom du roi. C'est l'un des endroits les plus animés de Saint-Jean-de-Luz : cafés en terrasse, restaurants, concerts, manifestations culturelles. En juin, les fêtes de la Saint-Jean y ouvrent leurs cinq jours de bandas et de toro de fuego.
L'esplanade tenait déjà ce rôle au XVIIe siècle. On s'y rassemblait, on y vendait, on y lisait les annonces officielles. Pendant les quarante jours du séjour royal, elle a vu passer les carrosses, les défilés de courtisans et les curieux venus apercevoir le roi. Un verre d'Irouléguy en terrasse se boit aujourd'hui sur le sol que foulait la cour.
La Maison de l'Infante et le château d'Urtubie
Deux autres demeures complètent le circuit historique du mariage royal. La Maison de l'Infante, la maison Joanoenia bâtie vers 1640 par l'armateur Joannot de Haraneder, se dresse sur le quai du port, à quelques pas de la place ; Marie-Thérèse y a logé auprès d'Anne d'Autriche les deux nuits qui ont précédé la cérémonie. Le château d'Urtubie, à Urrugne, quelques kilomètres au sud, a reçu une partie de la suite royale : Louis XIV en avait fait une vicomté en 1654.
Ces deux demeures valent le déplacement pour qui veut aller au bout du sujet. Elles élargissent la scène bien au-delà de la place et de l'église.
Ce que ce mariage a changé pour Saint-Jean-de-Luz
Quarante jours ont suffi à placer un port de pêcheurs et d'armateurs au centre de l'Histoire de France. La ville en a tiré du prestige et de la fierté. Les Luziens savent qu'ils ont été les témoins et les acteurs d'un moment fondateur de l'histoire nationale.
Reste que Saint-Jean-de-Luz n'a pas attendu Louis XIV pour s'enrichir. Son âge d'or, aux XVIIe et XVIIIe siècles, vient d'activités très concrètes : la pêche hauturière à la baleine et à la morue, le commerce maritime transatlantique et la course. Les corsaires du port, Johannès de Suhigaraychipi dit Coursic en tête, font trembler les navires anglais et hollandais dans le golfe de Gascogne. Munis de lettres de marque du roi, ces marins capturent les bâtiments ennemis et rapportent des prises que se partagent la Couronne, l'armateur et l'équipage.
Le mariage royal, lui, tient aujourd'hui une place centrale dans l'attractivité touristique de la ville. On vient du monde entier marcher sur les traces du Roi-Soleil, voir la maison où il a dormi, entrer dans l'église où il s'est marié. L'architecture et l'urbanisme gardent la trace lisible de tout cela, ce qui fait de Saint-Jean-de-Luz autre chose qu'une station balnéaire : un livre d'histoire à ciel ouvert.
Refaire le parcours du mariage royal
Organiser une visite historique complète
Comptez une demi-journée pour l'ensemble des lieux liés au mariage de Louis XIV. Tout se fait à pied. Commencez par la Maison Louis XIV, qui plante le décor du séjour royal. Traversez la place Louis XIV en prenant le temps de regarder les façades autour. Puis l'église Saint-Jean-Baptiste : entrez, cherchez la porte murée, levez les yeux vers les galeries, écoutez comme le son circule sous le bois.
Continuez ensuite vers le port. La Maison de l'Infante est sur le quai, cent mètres plus loin. Le château d'Urtubie demande la voiture, quelques kilomètres de plus. Pour éviter la foule d'été et profiter de chaque lieu, visez mai-juin ou septembre-octobre. Venir en juin, c'est refaire le calendrier du mariage royal.
Les événements et animations historiques
La ville entretient sa mémoire royale par diverses animations. Les fêtes de la Saint-Jean, en juin, remplissent les rues d'une effervescence qui rappelle à sa façon contemporaine celle des quarante jours de 1660. L'office de tourisme tient le calendrier des reconstitutions historiques, des visites guidées thématiques et des conférences consacrées à l'épisode.
Certaines visites guidées suivent spécifiquement le mariage de Louis XIV : anecdotes, détails du protocole, tensions diplomatiques, amours contrariées du jeune roi. On y comprend que derrière les grands événements il y avait des hommes et des femmes, avec leurs passions, leurs calculs et leurs renoncements.
Au-delà de l'histoire royale : découvrir Saint-Jean-de-Luz aujourd'hui
Le passage de Louis XIV est une couche de l'identité luzienne, pas toute la ville. Saint-Jean-de-Luz vit au présent, et ce présent mérite qu'on s'y attarde. Le port de pêche tourne toujours : le poisson du jour part chaque matin aux enchères à la criée, première de France pour le merlu, qu'on ne visite qu'avec un guide et sur réservation. Les caisses, les mouettes, l'odeur d'iode. La cité maritime est encore là.
La gastronomie locale vient de la même eau : chipirons à l'encre, ttoro, cette bouillabaisse basque aux saveurs puissantes, poissons grillés servis avec un filet d'huile d'olive. Côté sucré, les macarons de la Maison Adam, sur la place Louis XIV depuis 1660, se font toujours d'après la même recette de famille. L'architecture basque préservée, façades blanches, colombages rouges ou verts, toits pentus, compose un décor qui change avec la lumière du jour.
La Grande Plage, la promenade Jacques-Thibaud, les terrasses où l'on traîne tard le soir : la ville balnéaire tient debout à côté de la ville historique. Connaître l'histoire du mariage royal change la façon de regarder tout ça, ce rapport particulier au temps et à la mémoire. Saint-Jean-de-Luz ne se momifie pas dans son passé glorieux. Elle le garde ouvert.