
Observer les oiseaux migrateurs au col d'Organbidexka
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Chaque automne, des milliers de rapaces spiralent au-dessus des Pyrénées. Ils montent dans les courants ascendants, puis franchissent la montagne sans presque battre des ailes. Le col basque culmine à 1283 mètres. Des ornithologues en ont remporté le droit de chasse aux enchères en 1979, et on y compte depuis les cigognes, les milans noirs, les busards. Voilà comment s'y prendre pour ne rien rater du passage.
On arrive au col d'Organbidexka en fin de matinée, après une route qui serpente depuis Larrau. Le silence de la montagne est là, épais. Puis un cri déchire l'air, suivi d'un autre. On lève les yeux : des points noirs grossissent à l'horizon, se précisent, deviennent des silhouettes aux ailes déployées. Des dizaines de rapaces spiralent au-dessus du col et se laissent porter par les courants ascendants pour franchir la barrière pyrénéenne. À 1283 mètres d'altitude, au cœur de la forêt d'Iraty, ce passage est l'un des grands postes d'observation de la migration en Europe. Son histoire tient dans une enchère. En 1979, des ornithologues ont loué le col à la place des chasseurs pour laisser filer les oiseaux. Depuis, chaque été jusqu'en novembre, des milliers d'entre eux traversent ici sous l'œil des observateurs.
Pourquoi les oiseaux passent par Organbidexka
Un couloir naturel dans la chaîne pyrénéenne
Le col ouvre une brèche dans la chaîne des Pyrénées, entre la Soule et la Basse-Navarre, au pied du pic d'Orhy, le plus haut sommet du Pays Basque. Le passage est dégagé. Les oiseaux évitent ainsi les sommets élevés, où l'effort leur coûterait bien plus d'énergie. Le relief fait le reste : l'air chaud remonte le long des pentes et forme des colonnes thermiques que les rapaces utilisent pour planer sans battre des ailes. Avec des milliers de kilomètres à parcourir jusqu'aux zones d'hivernage, chaque battement économisé compte. Autour du col, prairies vertes, affleurements rocheux et landes de bruyère composent une mosaïque qui change avec les saisons, du vert tendre de l'été aux premières neiges de novembre.
Un carrefour vers le sud
Passé le col, les routes se séparent. Le milan noir et le martinet noir filent vers le détroit de Gibraltar, puis vers l'Afrique subsaharienne. D'autres rapaces s'arrêtent plus tôt et hivernent dans le sud de l'Espagne, où le climat reste clément. Presque tous longent les montagnes plutôt que de couper par la mer, qui n'offre ni repère visuel ni ascendance. Plus de cent mille oiseaux sont comptés ici sur une saison. Plus de quarante ans de relevés donnent à lire le décalage des dates de passage et la variation des effectifs, espèce par espèce, sous l'effet du changement climatique.
Les espèces à observer selon les saisons
De juillet à septembre : les rapaces planeurs
La saison s'ouvre à la mi-juillet. Le milan noir passe le premier, en juillet et jusqu'à la mi-août. Vient ensuite l'oiseau que tout le monde attend : la bondrée apivore, qui traverse par milliers de la fin août au début de septembre. Silhouette élancée, queue barrée de fines lignes sombres. Elle vit de larves de guêpes et de frelons. Le circaète Jean-le-Blanc, mangeur de serpents, passe lui aussi en nombre, et son ventre blanc tranche nettement sur le dessus sombre. Les busards, cendré, des roseaux ou Saint-Martin, glissent au-dessus des crêtes en alternant battements d'ailes souples et longs planés. Levez la tête souvent : des spirales thermiques emportent parfois des dizaines d'oiseaux qui montent en tournoyant. Les martinets noirs traversent eux aussi par milliers, en nuées sombres et bruyantes.
Octobre-novembre : pigeons, grues et derniers rapaces
L'automne amène le passage des palombes, les pigeons ramiers, par vagues successives. C'est le moment où le col se remplit, d'oiseaux comme d'observateurs. Les groupes dessinent des formations serrées ; on les entend souvent avant de les voir. Les grues cendrées font escale à leur tour, et leurs cris rauques portent dans toute la vallée. Elles volent en V, discipline parfaite. Les derniers rapaces de la saison arrivent avec elles : balbuzards pêcheurs au masque noir, milans royaux à la queue échancrée, éperviers au vol rapide et nerveux. Les passereaux migrent aussi en grand nombre, pinsons des arbres et alouettes des champs, mais leur taille les rend discrets. Sauf quand ils passent par centaines.
Les résidents permanents à ne pas manquer
Hors migration, le col garde de quoi occuper une paire de jumelles. Le vautour fauve tourne au-dessus des crêtes toute l'année : carrousels lents, grandes ailes rectangulaires, impossible à confondre avec autre chose. Avec de la chance, le gypaète barbu se montre à son tour. Silhouette en losange, queue cunéiforme, et ces moustaches noires qu'on distingue à l'œil nu quand il descend bas. Les chocards à bec jaune s'amusent dans les rafales en poussant des cris aigus. La forêt d'Iraty commence juste à côté, accessible à pied depuis le col : pic noir et pic à dos blanc dans les vieux hêtres, mésanges de toutes sortes, cincle plongeur au ras des torrents. En automne, le brame du cerf porte jusqu'aux sentiers.
Organiser sa visite au col d'Organbidexka
Quand venir : les meilleures périodes
La période d'observation court du 15 juillet au 15 novembre, et le chalet d'ornithologie ouvre tous les jours, du lever au coucher du soleil. Tous les jours ne se valent pas pour autant. La météo commande l'intensité des passages : vent du sud, ou lendemain d'épisode pluvieux, ce sont les meilleures conditions, parce que les oiseaux attendent le retour du beau temps pour franchir la montagne en masse. Les pics d'activité se répartissent ainsi :
| Période | Espèces principales | Intensité |
|---|---|---|
| Mi-juillet à mi-août | Milan noir, martinets noirs | Forte |
| Fin août à septembre | Bondrée apivore, circaète, busards | Très forte |
| Octobre | Palombes, balbuzards, milans royaux | Maximale |
| Novembre | Grues cendrées, éperviers, passereaux | Moyenne |
Arrivez tôt le matin, quand le soleil commence à chauffer les pentes et à lever les premiers courants ascendants. Et restez jusqu'en fin d'après-midi : les passages s'étalent sur toute la journée, avec parfois de grosses vagues en plein midi.
Comment accéder au col
Depuis Larrau, prenez la D19 en direction des chalets d'Iraty. Le col arrive juste avant le village des chalets. Vous vous garez au parking des chalets d'Iraty, vaste et gratuit. De là, 15 minutes de marche jusqu'au point d'observation, sur un sentier bien tracé qui monte doucement à travers les prairies d'altitude, avec déjà de belles vues sur la vallée. Attention au vent, en revanche : il souffle fort au col, même en plein été, et les températures y descendent nettement plus bas qu'en vallée. Polaire et coupe-vent en toute saison, bonnet et gants pour les matinées d'octobre et de novembre. Le site est haut et complètement exposé, ce qui cueille les visiteurs arrivés en short et t-shirt. Par brouillard épais ou pluie battante, le chalet peut rester fermé.
Le chalet d'ornithologie et le rôle de la LPO
Au sommet du col, le chalet d'ornithologie géré par la LPO, la Ligue pour la Protection des Oiseaux, accueille les visiteurs. À l'intérieur, une exposition raconte la migration, la biodiversité de la forêt d'Iraty et les enjeux de conservation. Le travail, lui, se fait dehors. Des ornithologues professionnels se relaient chaque jour pour compter les oiseaux selon un protocole scientifique établi depuis plus de quarante ans : jumelles et longue-vue en main, ils balaient l'horizon, identifient l'espèce, dénombrent les individus, notent l'heure de passage. Ces relevés partent dans une base nationale qui sert à suivre l'évolution des populations et l'effet du changement climatique. Les visiteurs sont les bienvenus, et les « spotteurs » expliquent volontiers ce qu'ils voient. On peut aussi venir comme écovolontaire. Une poignée d'observateurs sont formés sur place chaque saison à l'identification, au comptage et à l'accueil du public.
Conseils pratiques pour une observation réussie
Le matériel à emporter
Quelques affaires à glisser dans le sac :
- Jumelles : on ne fait rien sans. Un grossissement de 8x42 ou 10x42 convient parfaitement pour les oiseaux à distance.
- Longue-vue : utile pour les observations lointaines, mais pas obligatoire. Celle du chalet est souvent accessible aux visiteurs.
- Vêtements : plusieurs couches superposables, coupe-vent imperméable, bonnet et gants même en septembre. La météo tourne vite en montagne.
- Eau et nourriture : aucun commerce sur place. Prévoyez de quoi tenir si vous restez plusieurs heures.
- Carnet et crayon : pour noter les observations, dessiner les silhouettes, garder une trace de la journée.
Crème solaire et lunettes de soleil aussi. On passe des heures les yeux levés vers le ciel, et le soleil de montagne tape fort.
Les bons réflexes d'observation
L'observation demande un peu de méthode. Scrutez l'horizon en direction du nord et du nord-est, d'où arrivent les oiseaux avant de basculer vers le versant sud. Cherchez les petits points noirs qui grossissent : c'est souvent le premier signe d'un passage. Suivez ensuite le groupe du regard, il se précise à mesure qu'il approche. Trois indices servent à identifier une espèce. La forme de la silhouette d'abord, ailes larges ou étroites, queue courte ou longue. Les battements d'ailes ensuite, rapides ou lents, réguliers ou saccadés. Le comportement enfin, vol battu en ligne droite ou vol plané en spirale. Débuter ici ne pose aucun problème : les ornithologues du chalet aident volontiers et l'œil se forme sur place. La silhouette d'un milan, le vol nerveux d'un épervier, ça rentre vite. On échange sans arrêt d'une longue-vue à l'autre.
Patience et respect du lieu
Rien ne garantit un spectacle continu. Entre deux passages, il y a de longues plages calmes où le ciel reste désespérément vide. On en profite pour parler avec les autres observateurs, feuilleter les guides d'identification, regarder le paysage qui s'ouvre à 360 degrés autour du col. Puis l'alerte tombe. Un groupe de plusieurs centaines de rapaces apparaît à l'horizon, monte en spirale au-dessus du col, passe juste au-dessus des têtes. Ces minutes-là paient l'attente. Quelques règles sur place : restez discret, les comptages sont en cours ; tenez le silence, il permet d'entendre les cris, souvent le premier indice d'une arrivée ; laissez les ornithologues travailler pendant les passages intenses. Les chiens sont déconseillés, ils perturbent un lieu où tout le monde se concentre.
Que faire autour du col d'Organbidexka
Explorer la forêt d'Iraty
Juste à côté du col s'étend la plus grande hêtraie d'Europe : 17 000 hectares à cheval sur la France et l'Espagne. La forêt d'Iraty se visite pour elle-même. Ses sentiers partent des chalets. Sous les hêtres, la lumière arrive verte à travers les fûts, l'odeur d'humus et de champignons prend à la gorge en automne, et seul le chant d'un pic noir ou le bruit d'un torrent rompt le silence. Plusieurs itinéraires sont possibles : la balade vers les crêtes d'Occabé ouvre de larges panoramas, le plateau d'Iraty côté espagnol se fait en famille. Dans les torrents vivent le cincle plongeur, le desman des Pyrénées et l'euprocte des Pyrénées, un amphibien endémique. En automne, le brame du cerf porte loin dans la forêt, quand les mâles rivalisent pour les femelles.
Découvrir Larrau et la vallée de la Soule
En redescendant, arrêtez-vous à Larrau, village de montagne accroché à la pente. Le fronton, l'église, les maisons blanches aux volets rouges : le tableau est souletain jusqu'au bout. À quelques kilomètres, les gorges d'Holçarté se remontent par un sentier qui mène à une passerelle suspendue. Le vide sous les pieds, les parois calcaires à la verticale, le torrent qui gronde en contrebas, on redescend rarement indifférent. La vallée de la Soule est aussi un pays de fromage de brebis. Chez les producteurs ou au marché, on trouve des fromages au lait cru affinés en cave, qui n'ont rien à voir avec ceux des grandes surfaces.
Prolonger avec d'autres sites d'observation
La migration est suivie sur deux autres cols des Pyrénées-Atlantiques : le col de Lindux et le col de Lizarrieta, chacun avec ses espèces de prédilection. Le poste d'Urrugne, plus à l'ouest, compte surtout les pigeons ramiers, par centaines de milliers certains automnes. Ces postes travaillent en réseau, d'où une vue d'ensemble des flux à travers les Pyrénées occidentales : routes empruntées, écarts d'une année sur l'autre, poids des conditions météo. En les visitant tour à tour, on découvre d'autres paysages et on finit par reconnaître les espèces en vol sans hésiter.
L'histoire d'Organbidexka : quand les oiseaux ont remplacé les fusils
La tradition controversée de la chasse à la palombe
Pendant des siècles, les cols pyrénéens ont été des lieux de chasse intensive à la palombe. Chaque automne, les chasseurs louaient aux enchères le droit de chasse sur un col, puis y montaient filets, appeaux et postes d'affût. Concentrés sur ces points de passage obligés, les oiseaux offraient des cibles faciles, et les prélèvements atteignaient des proportions considérables. La tradition était ancienne, ancrée dans la culture locale, et de plus en plus contestée. À la fin des années 70, la conscience écologique commence à peser. Des voix s'élèvent contre ces hécatombes. Des ornithologues venus de toute la France se mobilisent pour protéger les migrateurs, documenter les passages et alerter le public. L'idée finit par sortir : racheter le droit de chasse et faire d'un col un observatoire.
Le rachat du col et la protection du passage
En 1979, un collectif d'ornithologues réunit les fonds et se présente aux enchères du col d'Organbidexka. Il surenchérit face aux chasseurs et remporte le droit de chasse. Une première en France : un col de chasse devient un sanctuaire. Les migrateurs le franchissent désormais sans y laisser de plumes. L'association Organbidexka Col Libre (OCL) naît pour gérer le site, organiser les comptages et accueillir le public. L'affaire fait du bruit et inspire d'autres opérations dans les Pyrénées. L'association prendra plus tard le nom d'Oiseaux Cols Libres et étendra son action à d'autres sites. La gestion quotidienne du col passe plus tard à la LPO, qui professionnalise le suivi scientifique sans fermer la porte aux visiteurs. Organbidexka sert aujourd'hui de référence pour l'étude de la migration en Europe.
Un site de science participative
Le protocole de comptage n'a pas bougé depuis plus de quarante ans : observation quotidienne du lever au coucher du soleil pendant près de quatre mois, identification et dénombrement de chaque oiseau, saisie dans une base nationale. Cette constance fait la valeur des données : évolutions longues, variation des effectifs d'une espèce, décalage des dates de passage sous l'effet du réchauffement, apparition d'espèces nouvelles. Des chercheurs du monde entier s'en servent. Ce qui distingue le lieu, c'est la place laissée au public. Beaucoup de sites scientifiques ferment leur porte, celui-ci l'ouvre. Les écovolontaires, formés sur place, participent aux comptages. Les visiteurs de passage posent leurs questions, regardent dans les longues-vues, partagent l'émotion d'une belle traversée. Cette science ouverte transmet des connaissances et fait sentir la fragilité du vivant mieux qu'un panneau.
Témoignages et anecdotes du col
Un matin d'octobre, après une nuit de pluie, le ciel s'est dégagé d'un coup. En trois heures, des milliers de palombes ont traversé le col par vagues successives, suivies d'un groupe de grues cendrées dont les cris ont rempli la vallée. Les jumelles tremblaient dans nos mains. Autour, des habitués se saluaient. Beaucoup reviennent la même semaine chaque année, logent dans les mêmes chambres à Larrau et comptent leurs saisons par dizaines. Il se forme là une communauté de passionnés venue de toute l'Europe. On monte pour les oiseaux et on redescend avec autre chose : les cycles naturels, la fragilité du vivant, la beauté brute de la montagne basque. Le matin, quand la brume se lève sur la vallée et que les premiers rapaces entrent dans la lumière dorée, on comprend pourquoi les mêmes gens reviennent année après année.