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Les barthes de l'Adour inondées au petit matin, avec leurs saules têtards

Les barthes de l'Adour, un marais vivant entre terre et fleuve

8 min de lecture

Entre Dax et l'océan, l'Adour déborde chaque hiver sur des prairies basses. Elles restent sous l'eau plusieurs mois, verdissent au printemps, sèchent en août. Ces barthes amortissent les crues du fleuve, filtrent son eau et nourrissent une faune que peu de monde va voir. Prévoyez des bottes : le terrain n'est jamais le même d'une visite à l'autre.

Entre Dax et l'océan, l'Adour traverse un paysage que personne ne regarde vraiment. De part et d'autre du fleuve s'étendent des prairies basses et inondables, coupées de canaux, où l'eau et la terre échangent leurs places au fil des saisons. Les Gascons les appellent les barthes. Le mot ne sort pas de Gascogne. Ces prairies suivent le régime de l'Adour : sous l'eau pendant les crues d'hiver, d'un vert appuyé au printemps, sèches en partie l'été. Le paysage n'a plus rien à voir d'un mois sur l'autre, et cette instabilité explique à la fois la faune qui s'y installe et le rôle des barthes dans la régulation du fleuve. Prévoyez des bottes.

Comprendre le fonctionnement des barthes

Un écosystème rythmé par l'Adour

Le mécanisme tient en deux temps. Chaque automne, les pluies pyrénéennes gonflent l'Adour ; le fleuve passe par-dessus ses berges et gagne les prairies basses qui le bordent. L'eau s'installe lentement, sans violence, et les champs disparaissent sous des étendues plates. La décrue vient au printemps. En se retirant, l'eau abandonne un dépôt de limon fertile qui refait le sol chaque année, et l'herbe part d'un coup sur cette terre gorgée de nutriments et d'humidité. Le vert en devient presque agressif. L'été, le niveau baisse encore : les herbes hautes ondulent au vent, les canaux se réduisent à des filets d'eau où la vie aquatique se serre. Puis tout recommence. Revenez au même endroit à trois mois d'intervalle et vous chercherez vos repères. La nappe d'eau de janvier est une prairie fleurie en avril, une savane sèche en août. Cette alternance entre inondation et assèchement fait toute la richesse écologique du milieu. Retirez-la, il s'appauvrit en quelques années.

Entre terre et eau, une géographie à part

Les barthes suivent l'Adour sur quatre-vingts kilomètres, de Pontonx-sur-Adour à Tarnos, sur une largeur d'un à trois kilomètres. Autour de Saint-Martin-de-Seignanx, elles forment un ensemble encore intact ; du côté de Saubusse, le fleuve y dessine de larges méandres. Tout en aval, à Tarnos, elles rejoignent les zones humides du littoral. Si ces terrains sont restés en l'état, c'est qu'on ne peut rien y construire : inondés régulièrement, parfois plusieurs mois par an, ils ont échappé à l'urbanisation. L'agriculture, elle, s'y est pliée. Les parcelles basses restent en prairies de fauche et de pâture ; le maïs et les peupliers ne gagnent que les barthes hautes, où la crue passe moins souvent. Vingt mille hectares sont classés Natura 2000. Quelques hectares suffisent alors à faire tenir ensemble des milieux qui ailleurs ne se croisent jamais. Des prairies humides à l'herbe drue. Des roselières qui bruissent au bord des canaux. Un bosquet de frênes et d'aulnes qui gardent les pieds dans l'eau. Un bras mort du fleuve où la vie aquatique s'entasse. Reconnaître une barthe au passage ne demande aucune expertise : une prairie plate, de petites digues autour, des canaux de drainage qui serpentent entre les parcelles. Le reste se lit sur les clôtures, où les crues laissent des débris végétaux à hauteur de genou ou de hanche. La terre garde une couleur plus sombre, et certaines plantes ne poussent que là.

Ce qui vit dans les barthes

Une faune protégée et observable

Le jour se lève et tout démarre en même temps. Les hérons cendrés tiennent la pose au bord des canaux, sans un mouvement, jusqu'à ce qu'un poisson passe à portée. Les aigrettes garzettes, d'un blanc qui accroche l'œil, piquent du bec dans les prairies détrempées. Les cigognes sont revenues : on les voit sur les poteaux électriques, et leurs nids s'accrochent aux pylônes. Au printemps et à l'automne, les barthes deviennent une zone de repos migratoire pour des milliers d'oiseaux en escale entre l'Europe du Nord et l'Afrique, canards, limicoles et passereaux mêlés. Chez les mammifères, le ragondin domine, et pour certains riverains il domine trop. Des traces de loutre apparaissent aussi dans les secteurs les plus tranquilles, ce qui en dit long sur une qualité de l'eau qui s'améliore. Les libellules, elles, occupent l'été entier au-dessus des canaux, dans des couleurs métalliques. Mieux vaut venir tôt le matin ou en fin d'après-midi : la lumière est meilleure et les bêtes bougent davantage. Des jumelles, une place discrète près d'un point d'eau, et on attend. Le printemps et l'automne donnent le plus à voir, mais aucune période ne renvoie les mains vides.

Flore des milieux humides

La végétation dit où l'eau reste, et combien de temps. Dans les creux, humides presque toute l'année, les plantes hygrophiles tiennent le terrain : roseaux massifs en bordure, joncs serrés en touffes compactes, renoncules d'eau qui blanchissent la surface au printemps. Sur les prairies un peu plus hautes, celles qui s'assèchent l'été, les graminées reprennent la main, souples, en mer verte sous le vent. Les iris des marais sortent au printemps, d'un jaune vif, et trouent le vert uniforme. Les arbres se répartissent de la même façon : saules et aulnes prennent les berges et les zones les plus mouillées, racines dans l'eau une bonne partie de l'année, tandis que les frênes s'installent sur les positions surélevées et forment des bosquets où la fraîcheur tient même en plein été. Toute cette végétation fait manger le reste. Les insectes attaquent les plantes, les oiseaux attrapent les insectes et les graines, les mammifères broutent l'herbe tendre. Chaque étage a son monde.

Le rôle écologique des barthes

Des éponges naturelles contre les inondations

Longtemps rangées parmi les terres perdues, ces prairies fonctionnent en réalité comme un équipement de protection. Quand l'Adour enfle après de fortes pluies, elles boivent le surplus, le stockent un moment, freinent sa descente vers l'aval. Sans elles, l'eau filerait plus vite et plus fort, et le risque d'inondation grimperait dans les zones habitées situées en dessous. Le mot pour ça, c'est l'écrêtement des crues : les barthes rabotent la pointe et abaissent le niveau maximal que le fleuve peut atteindre. Postez-vous sur un pont pendant une crue, la différence saute aux yeux. Le fleuve déborde, oui, mais l'eau s'étale doucement dans les barthes voisines au lieu de foncer vers l'embouchure. Les spécialistes de l'hydraulique le répètent : garder ces zones humides revient moins cher que d'aligner des digues en béton, et protège mieux. Le système ne coûte rien, tourne seul depuis des millénaires et met à l'abri les villages et les villes de l'aval. Une barthe sous l'eau est un réservoir en service.

Un filtre naturel pour la qualité de l'eau

L'eau qui traverse les barthes en ressort nettoyée. La végétation dense y sert de filtre : les plantes pompent l'azote et le phosphore en excès, venus de l'agriculture ou des rejets urbains d'amont. Les sédiments en suspension se posent au fond des prairies au lieu de poursuivre leur route vers l'océan. Dans le sol, bactéries et champignons cassent une partie des polluants organiques. Après une période d'inondation, ce qui repart est plus propre que ce qui est entré. Une station d'épuration sans pompe, qui ne réclame aucun produit chimique et n'envoie jamais de facture d'électricité. Tout l'aval en profite, jusqu'aux zones côtières et marines où l'Adour se jette. Une eau de meilleure qualité, ce sont des poissons plus nombreux et un littoral qui tient. Les barthes travaillent sans bruit à l'équilibre du bassin versant.

Découvrir les barthes concrètement

Les accès et points d'observation

On approche les barthes par les petites routes rurales qui se faufilent entre les parcelles. Depuis Saint-Martin-de-Seignanx, filez vers l'Adour par les chemins communaux qui longent le fleuve. Les digues, ces levées de terre qui bordent les prairies, servent de points de vue et portent le regard loin. Du côté de Saubusse, le circuit de la Grande Barthe boucle neuf kilomètres le long du fleuve, deux heures trente de marche. De là partent aussi des chemins agricoles ; certains sont privés, les panneaux le disent. Le meilleur poste d'observation se trouve à Saint-Martin-de-Seignanx : la réserve de Lesgau, cent hectares de zones humides gérés depuis 1984 par la fédération des chasseurs des Landes, y a dressé une tour d'où l'on tient le fleuve et les prairies dans le même regard. Le décor, lui, ne tient pas d'une saison à l'autre. En hiver, prairies en eau, on croirait une petite Camargue, avec des miroirs qui renvoient le ciel gris. Au printemps, la verdure recouvre tout et les fleurs sauvages la piquent de couleurs. L'été venu, les herbes hautes virent au doré et l'ambiance tourne à l'africaine. Pour se garer, visez les petits parkings de village ou les élargissements de bord de route. Jamais un chemin agricole.

Marcher dans les barthes : conseils pratiques

Des boucles balisées partent du CPIE de Saint-Martin-de-Seignanx, cinq à sept kilomètres selon la couleur suivie. Au-delà, rien : aucun panneau explicatif, aucun parc aménagé. Le milieu est semi-naturel et travaillé, on y fait pâturer, on y fauche. Première ligne de l'équipement, les bottes. Des secteurs restent détrempés en plein été, et cinq minutes suffisent à s'enfoncer dans la boue dès qu'on quitte le chemin. Prenez aussi des vêtements longs, parce qu'à la saison chaude les moustiques et les taons attaquent sérieusement. Les jumelles valent leur poids : un héron ne laisse personne arriver à trois mètres sans s'envoler. Hors de ces boucles, les chemins ruraux et les digues font de bonnes balades. Le piège principal tient au terrain, qui change. Une zone praticable après trois semaines de beau temps peut se retrouver sous vingt centimètres d'eau au lendemain d'un orage, alors mieux vaut regarder le niveau du fleuve avant de partir. Le reste tient à la retenue : pas de piétinement dans la végétation, du silence à proximité des oiseaux nicheurs, aucune trace derrière soi.

Les saisons des barthes

L'hiver appartient à l'eau. Les crues se suivent, les prairies deviennent des lacs temporaires, les oiseaux hivernants descendent du nord. C'est là que le paysage frappe le plus fort, quand les étendues d'eau se confondent avec le ciel bas. Le printemps renverse tout : l'eau se retire, la végétation pousse à vue d'œil, les oiseaux nichent, les grenouilles chantent dans les canaux. Saison la plus douce et la plus colorée, à viser pour une première visite. L'été installe la chaleur et une atmosphère presque tropicale. L'air vibre au-dessus des prairies sèches, les libellules tournent sur les canaux rétrécis, la vie aquatique se réfugie dans les dernières poches d'eau. Beau, mais plus rude et plus sec. L'automne ramène l'eau et les migrations, avec des lumières rasantes et des ambiances plus sauvages ; les premiers vols d'oiseaux migrateurs traversent le ciel. Aucune saison ne se refuse. Il faut seulement accepter de ne jamais retrouver le même endroit d'une fois sur l'autre.

Saison État des barthes À observer Équipement recommandé
Hiver Souvent inondées Oiseaux hivernants, niveau d'eau maximal Bottes hautes, vêtements imperméables
Printemps Décrue, prairies vertes Nidification, flore en fleurs, amphibiens Bottes, jumelles, appareil photo
Été Prairies hautes, canaux bas Libellules, oiseaux nicheurs, chaleur Chapeau, crème solaire, protection anti-moustiques
Automne Début d'inondation Migrations, lumières dorées, premières crues Bottes, vêtements chauds, jumelles