
Les gorges de Kakuetta, la petite Amazonie de Soule
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Un canyon de Haute-Soule où l'humidité ne redescend jamais, où les mousses font plusieurs centimètres d'épaisseur et où la faille descend à 350 mètres. Les gorges de Kakuetta sont fermées au public depuis l'éboulement mortel du 31 juillet 2020, et la commune de Sainte-Engrâce maintient la fermeture jusqu'à nouvel ordre. Ce qui s'est passé, ce qui se construit à la place, et ce que le canyon garde derrière sa barrière.
La route vers Sainte-Engrâce grimpe en lacets sur le flanc de la vallée. En contrebas, le gave gronde, visible entre deux arbres puis avalé par la verdure. L'air fraîchit d'un coup. On s'enfonce dans la Haute-Soule, cette contrée reculée où les villages se comptent sur les doigts d'une main, et au bout de la route attend un canyon taillé dans un calcaire vieux de 80 millions d'années, qui évoque davantage l'Amazonie que les Pyrénées : les gorges de Kakuetta.
Au bout de la route, aujourd'hui, il y a une barrière. Le site est fermé au public depuis l'été 2020, après un éboulement qui a fait un mort, et la commune de Sainte-Engrâce maintient la fermeture jusqu'à nouvel ordre. La saison d'ouverture, les horaires et le tarif qui circulent encore sur quantité de pages ne valent plus. Ce qui suit dit pourquoi, où en est le chantier, et ce que le canyon garde derrière sa barrière.
Fermées depuis le 31 juillet 2020
L'éboulement
Ce jour-là, un bloc s'est détaché de la paroi au-dessus du sentier et a tué une randonneuse de 31 ans. Trois autres personnes ont été blessées, dont une fillette. Le site n'a pas rouvert un seul jour depuis.
Une étude menée après l'accident a conclu à un risque élevé de chute de pierres sur une large part du parcours. Le sentier passait au fond de la faille, sous des centaines de mètres de calcaire fracturé, et aucune purge ne rendait ce tracé sûr. La commune a donc gardé le site fermé, saison après saison. Le canyon recevait jusque-là de l'ordre de 100 000 visiteurs par an.
Ce qui se construit à la place
Le sentier du fond ne sera pas remis en état. Le projet retenu par la commune trace un itinéraire neuf en hauteur, au-dessus des gorges, sur environ un kilomètre et demi, avec deux belvédères et une passerelle. Le tracé historique, au ras de l'eau, est abandonné pour sortir les marcheurs de la zone d'éboulement. Le chantier vise une réouverture en 2027.
Un canyon taillé dans un calcaire de 80 millions d'années
Le travail du ruisseau
Le ruisseau a tout fait seul. Grain après grain, il a entamé la roche jusqu'à ouvrir une faille qui descend par endroits à 350 mètres de profondeur, sur un peu moins de quatre kilomètres de long.
Au Grand Étroit, quelques mètres seulement séparent les deux parois, et c'est là qu'on mesure le mieux ce que l'érosion a emporté. Les falaises affichent leurs strates les unes au-dessus des autres, comme les pages d'un livre minéral qu'on lirait à ciel ouvert.
L'exploration n'a eu lieu qu'en 1906, quand Édouard-Alfred Martel y est descendu. Tard, pour un lieu d'Europe occidentale. On tenait le canyon pour impénétrable, et il l'était.
Une humidité qui ne redescend pas
Dès les premiers pas, l'air change. Il est chargé d'eau, les parois suintent sans discontinuer, et la température varie peu, même au plus fort de l'été. Ce climat quasi tropical est une anomalie au cœur des Pyrénées.
La flore en profite. Les mousses épaisses couvrent la roche sur plusieurs centimètres, les lichens la colorent de vert et d'orangé, les fougères géantes ouvrent leurs frondes comme sous une serre. D'où l'autre surnom, « Amazonie des latitudes tempérées ». Un morceau de forêt humide greffé sur la montagne basque.
Ce que le sentier traversait
Le lac aux eaux turquoise
Le parcours partait du bar-restaurant La Cascade, à l'entrée du site, un troquet aux volets rouges qui vendait aussi les billets. Quelques dizaines de mètres dans la végétation, et le décor basculait : un lac aux reflets bleu-vert, d'une couleur presque fausse. Elle vient de la clarté de l'eau, de sa profondeur et des minéraux dissous qui renvoient la lumière autrement qu'ailleurs.
La fraîcheur monte dès cet endroit. L'humidité se pose sur la peau, l'air n'a plus la même texture. On change de monde sans s'en apercevoir.
La progression dans le canyon
La suite longeait la rivière aux eaux cristallines. Des passerelles enjambaient le cours d'eau, des tunnels et des escaliers rattrapaient les passages où la roche ne laissait aucune place, et le sentier frôlait les parois où l'eau suinte entre les mousses et les fougères. Le bruit de l'eau ne s'arrête jamais, et la lumière, filtrée par les falaises, arrive adoucie.
Les affluents descendent à intervalles réguliers et leurs noms sonnent basque : l'Achourako erreka, l'Althagnétako erreka, le Larrégorriko erreka, le ruisseau de Sombiague.
Puis venait le Grand Étroit. Les parois se rapprochent à quelques mètres, on lève la tête vers 350 mètres de calcaire, on se découvre minuscule. Un vertige tranquille, et on reste planté là.
La cascade et la grotte du Lac
Au bout de deux kilomètres, une cascade de vingt mètres tombe dans un fracas sourd. L'eau frappe un bassin naturel et lève une brume qui ne retombe pas. Quand le soleil descend jusqu'au fond du canyon, il allume des arcs-en-ciel qui durent quelques secondes.
Juste derrière s'ouvre la grotte du Lac, une cavité à stalactites et stalagmites qui fermait le parcours. Quatre kilomètres aller-retour depuis l'entrée, deux à trois heures selon le temps qu'on passait à regarder.
La faune et la flore
Une végétation digne des forêts humides
La botanique des gorges surprend. Les mousses forment un manteau de plusieurs centimètres, d'un vert profond, moelleux sous le doigt. Les fougères géantes déploient des frondes qu'on s'attend à voir sous les tropiques. Les lichens vont du vert tendre à l'orange vif.
Certaines espèces d'ici poussent d'ordinaire sous de tout autres latitudes. Le microclimat leur suffit. Résultat : une anomalie botanique en plein massif pyrénéen, un fragment de forêt tropicale égaré dans la montagne basque.
Les habitants discrets des gorges
La faune se montre peu. Les salamandres tachetées se faufilent entre les pierres humides, peau noire mouchetée de jaune, invisibles dès qu'elles cessent de bouger. Les truites fario tiennent les vasques. Les vautours fauves nichent sur les parois inaccessibles et tournent au-dessus du canyon en cherchant les courants ascendants.
On devine la vie sauvage plus qu'on ne la voit. Une trace dans la mousse. Un mouvement furtif dans l'eau. Un cri lointain qui rebondit d'une paroi à l'autre. Le milieu est fragile, et la fermeture lui laisse quelques années sans personne.
L'histoire humaine des gorges
Kakuetta n'a pas toujours été un site à billets. La Haute-Soule vit sur une frontière, et ses cols ont porté pendant des siècles le trafic des contrebandiers, puis, pendant la Seconde Guerre mondiale, les passages clandestins vers l'Espagne. Le canyon, lui, restait à l'écart. On n'y entre pas pour aller ailleurs : il ne mène nulle part.
Martel y descend en 1906. L'ouverture au public suit dans les décennies suivantes, au rythme des passerelles et des escaliers posés pour rendre le fond praticable. Un siècle plus tard, c'est ce même fond de faille qui a fait fermer le site.
Ce qui reste ouvert autour de Sainte-Engrâce
Le village de Sainte-Engrâce mérite l'arrêt pour lui-même. Son église romane est classée, son portail sculpté retient l'œil, et son cimetière aligne les stèles discoïdales qu'on ne voit qu'au Pays Basque. Le temps y passe autrement.
La grotte de la Verna s'ouvre sur la même commune, au bout du réseau de la Pierre-Saint-Martin, et se parcourt avec un guide. Huit sentiers balisés partent du village. À Larrau, la passerelle d'Holzarte franchit le vide au-dessus des gorges d'Olhadubi.
La Haute-Soule a de quoi tenir plusieurs jours. La forêt d'Iraty, l'une des plus vastes hêtraies d'Europe, s'étend à quelques dizaines de kilomètres. Sur les estives, les brebis manex tondent des pentes que rien d'autre ne cultive, et les bergers y font encore leur fromage l'été. Kakuetta rouvrira. Le pays qui l'entoure, lui, n'a jamais fermé.