
Les grottes d'Isturitz et d'Oxocelhaya, 80 000 ans sous terre
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Quatorze degrés toute l'année, et le silence. Sous la colline de Gaztelu, à Saint-Martin-d'Arberoue, deux grottes se superposent. Isturitz d'abord, où Néandertal puis Cro-Magnon se sont succédé pendant 80 000 ans. Oxocelhaya quinze mètres plus bas, où la lecture passe aux trois millions d'années de creusement de la colline.
L'air tombe à quatorze degrés dès le seuil franchi. L'humidité saisit les épaules. Le chant des oiseaux s'arrête net, remplacé par un silence minéral que rien ne vient troubler, et sous vos pieds se sont déposés 80 000 ans d'histoire humaine, couche après couche, à la façon des concrétions calcaires qui gouttent du plafond depuis des millénaires. La colline de Gaztelu réunit deux grottes distinctes, à Saint-Martin-d'Arberoue, à trente minutes de la côte basque et de ses falaises. Isturitz occupe l'étage haut : c'est le site archéologique, celui où Néandertal puis Cro-Magnon ont laissé leurs traces. Oxocelhaya s'ouvre quinze mètres plus bas, et là c'est la pierre qui occupe tout l'espace. Du Moustérien au Magdalénien, l'ensemble compte parmi les grandes références européennes de la Préhistoire.
La colline de Gaztelu, trois étages creusés par le temps
Comment la rivière Arberoue a sculpté ces cavités
Trois millions d'années tiennent dans cette colline, sur trois niveaux. La rivière Arberoue a traversé la montagne de part en part et creusé ses galeries l'une après l'autre. Isturitz d'abord, tout en haut. Oxocelhaya ensuite, quinze mètres plus bas. Erberua enfin, au niveau actuel du lit de la rivière. Chaque fois que le cours d'eau se déplaçait, sous l'effet des mouvements tectoniques ou d'un changement de climat, il attaquait la roche ailleurs et ouvrait une galerie neuve. Le mécanisme est lent. L'eau, légèrement acide, dissout le calcaire tendre, et le vide s'élargit siècle après siècle. On lit là-dedans l'histoire du relief pyrénéen, étage par étage.
Pourquoi les hommes se sont installés là
Pourquoi ici, et pendant 80 000 ans ? Le lieu réunissait à peu près tout. La colline se tient dans le piémont des Pyrénées occidentales, sur la zone de passage entre la plaine aquitaine et la corniche basco-cantabrique, là où circulaient le gibier et les groupes humains qui le suivaient. Les galeries coupent le vent et le froid, avec une température qui ne bouge pas de l'année, autour de 14 °C. L'Arberoue fournit l'eau fraîche. La vallée fournit le reste : rennes, chevaux, ours, silex à tailler, bois à brûler. Les préhistoriens parlent de site d'agrégation, comme au Mas-d'Azil ou dans les falaises des Eyzies. On s'y retrouvait, on y échangeait des techniques et des objets, et la sphère d'échanges allait jusqu'aux Cantabres espagnols.
Isturitz, une occupation qui traverse les millénaires
De Néandertal à Cro-Magnon, des locataires successifs
Les premières traces datent du Moustérien. L'Homme de Néandertal fréquente alors ces galeries, il y a quelque 80 000 ans : il chasse en groupe, maîtrise le feu, taille le silex pour dépecer le gibier. Homo sapiens prend la suite au Paléolithique supérieur, d'abord à l'Aurignacien, puis au Gravettien et au Solutréen, enfin au Magdalénien, il y a 17 000 à 10 000 ans. C'est le sommet. Ces chasseurs-cueilleurs nomades adoptent le propulseur, qui démultiplie la force de lancer des sagaies ; ils gravent et sculptent l'os et l'ivoire. Les couches empilées dans la grotte se lisent comme un millefeuille : à chaque période ses outils, ses foyers, ses éclats de taille. De quoi suivre l'évolution culturelle sur des dizaines de millénaires.
Les découvertes qui ont fait la renommée du site
Tout commence par un contresens. En 1895, des ouvriers exploitent le phosphate de la grotte et tombent sur des outils en silex et des objets gravés. Le 10 août, la société de Borda, à Dax, reconnaît l'intérêt du gisement, et Édouard Piette, l'un des pionniers de la préhistoire, mesure aussitôt ce qui se joue là. L'extraction continue pourtant, le temps que des lots entiers partent chez des collectionneurs privés. Les fouilles méthodiques ne commencent qu'en 1912 avec Emmanuel Passemard, qui dégage le pilier gravé de la grande salle, avant que le comte et la comtesse de Saint-Périer ne reprennent le chantier de 1928 à 1959. Ce qui restait suffisait. Les flûtes en os de vautour d'Isturitz comptent parmi les plus anciens instruments de musique connus au monde. Une centaine d'outils en os de cétacé, baleine ou cachalot, ont été identifiés par analyses physico-chimiques : plus résistants que l'os terrestre, ils faisaient des pointes de projectile qui tenaient le choc. Ces gens-là ne vivaient donc pas seulement dans les terres. Ils allaient récupérer les carcasses de cétacés échouées sur les plages de l'Atlantique.
Ce qu'on voit aujourd'hui dans la grotte d'Isturitz
La visite parcourt environ 300 mètres de galeries aménagées, autant que dans Oxocelhaya. Au centre de la grande salle, le pilier gravé porte un renne, un cheval, un ours et un bouquetin, rapportés au Magdalénien moyen. Les zones de fouilles restent ouvertes par endroits, et les couches d'occupation se distinguent à l'œil nu. Le guide montre où l'on dormait et où l'on se regroupait, puis où l'on taillait le silex et façonnait l'os. Deux espaces séparés, dans une grotte tenue comme un lieu de vie sur le long terme.
Oxocelhaya, l'étage minéral
Une cathédrale souterraine aux concrétions millénaires
Oxocelhaya a été découverte en 1929 par J.P. Etchegaray. Le contraste avec sa voisine est net : ici, la géologie tient le premier rôle. Les concrétions calcaires se fabriquent goutte à goutte depuis des millénaires. L'eau s'infiltre à travers la roche, chargée de minéraux dissous, s'évapore, abandonne un peu de calcite, et recommence l'année suivante. Les stalactites pendent du plafond comme des tuyaux d'orgue pétrifiés, les stalagmites montent du sol en cônes épais, et quand les deux se rejoignent la colonne court du sol au plafond d'un seul tenant. Il y a aussi des draperies translucides, fines comme du papier de soie, et des cascades figées en plein écoulement. Les salles ont des proportions de cathédrale. Les premiers occupants de la colline les voyaient déjà. Le silence y est total, l'acoustique porte.
Ce que les formes minérales donnent à voir
Sur le plan géologique, Oxocelhaya écrase Isturitz. Les reliefs de calcite appellent des silhouettes animales, des visages, des drapés de pierre, et chacun y projette ce qu'il veut. La création « Résonances » de Pierre Estève ajoute une couche sonore à la déambulation : sons, lumières et vibrations dans les salles. La visite y gagne son équilibre. Après le temps humain d'Isturitz, on passe au temps géologique, celui qui se compte en millions d'années.
Les découvertes qui éclairent le mode de vie préhistorique
Des outils en os de cétacé : la preuve d'une vie littorale
Le travail de Jean-Marc Pétillon, chercheur au CNRS, a changé la façon dont on regarde les Magdaléniens. Une centaine d'outils taillés dans des os de baleine ou de cachalot, authentifiés par analyses physico-chimiques. Pourquoi aller chercher de l'os marin quand la vallée regorge de gibier ? Parce qu'il encaisse mieux que le bois de cervidé ou que l'os d'un animal terrestre, et qu'une pointe de projectile prend des chocs à répétition. Le cliché du chasseur-cueilleur cantonné à l'intérieur des terres tombe. Ces groupes du Magdalénien avaient aussi un mode de vie littoral et ramassaient les cétacés échoués sur les plages de l'Atlantique. Ensuite, l'os circulait le long des Pyrénées. Par quel canal, on ne tranche pas : les déplacements des groupes eux-mêmes, qui suivaient les migrations du gibier, ou des réseaux d'échange entre communautés distinctes, une forme de commerce avant l'heure.
Les flûtes en os de vautour, parmi les plus anciennes connues
Les flûtes taillées dans des os de vautour, trouvées à Isturitz, comptent parmi les plus anciens instruments de musique connus au monde. Leur fabrication demandait de la main : trouver un os creux au bon diamètre, percer les trous là où il faut pour obtenir les notes, poncer. Personne ne fait ça pour survivre. La musique tenait un rôle social, dans des pratiques rituelles ou festives. Ces objets disent une humanité créative et symbolique, capable de produire du sens et de la beauté. Les flûtes sont aujourd'hui au Musée d'Archéologie nationale, et c'est par elles qu'Isturitz est connu bien au-delà du Pays basque.
Organiser votre visite aux grottes
Informations pratiques et tarifs
Les grottes se trouvent à Saint-Martin-d'Arberoue, à trente minutes de la côte basque et de Biarritz ou Bidart. La visite guidée dure une heure pour les deux grottes, et le guide est obligatoire : le site est classé Monument Historique depuis 1953. Prenez un vêtement chaud, même au mois d'août. Il fait 14 °C là-dessous, quelle que soit la saison. Chaussures fermées de préférence, les sols sont parfois humides. Quatre-vingt-dix marches séparent Isturitz d'Oxocelhaya, et la visite n'est pas accessible en fauteuil roulant. Les animaux restent dehors, pour la conservation des grottes. Le parking sur place est gratuit.
| Type de tarif | Prix |
|---|---|
| Adulte | 13 € |
| Adolescent (12-17 ans) | 9 € |
| Enfant (4-11 ans) | 6 € |
| Pass famille (2 adultes + 3 enfants) | 38 € |
| Tarif réduit (étudiant, demandeur d'emploi, handicap) | 10 € |
| Visite conférence ou photographique | 18 € |
| Visite sonore « Résonances » | 15 € |
Les différents types de visites proposées
La formule courante, c'est la visite quotidienne avec un guide professionnel : géologie et archéologie des deux grottes. Deux dimanches par mois en moyenne, une visite conférence menée par un préhistorien ouvre la galerie d'art pariétal Laplace, sur réservation. En juillet et en août, les visites « Cro-Mignons » reprennent le discours pour les enfants de 6 à 10 ans. Les photographes ont leur formule à part, deux heures dans quatre salles, trépied compris, alors que l'appareil reste rangé pendant les visites ordinaires. Enfin, la visite sonore « Résonances » de Pierre Estève se donne chaque dimanche à 17 heures, 18 heures en juillet et en août. Réservez à l'avance, surtout en haute saison et pour les formules particulières. Contact : 05 59 29 64 72 ou grottes-isturitz.com.
Quand venir et comment s'y rendre
Le printemps et l'automne donnent les meilleures conditions : moins de monde, et une météo qui laisse le temps de rester dehors ensuite. Le site ouvre du 15 mars au 15 novembre, sept jours sur sept, avec des horaires qui bougent selon la saison. Depuis Biarritz ou Bayonne, prenez l'A64 et sortez à Hasparren, puis la direction Saint-Martin-d'Arberoue. La route traverse la campagne basque intérieure, collines vertes et villages à façades blanches et rouges. Comptez une demi-journée : une heure de visite guidée, le temps de traîner dans le village de Saint-Martin-d'Arberoue et de remonter un peu la vallée de l'Arberoue. Un déjeuner dans un restaurant du coin, cuisine basque traditionnelle, tient bien la suite. Les informations archéologiques et géologiques arrivent en bloc pendant la visite, et les digérer demande un peu d'air.
Ce qui distingue Isturitz et Oxocelhaya
Une occupation étalée sur 80 000 ans : à l'échelle européenne, le cas est rarissime. Les vestiges sont assez bien conservés pour se lire directement, sans reconstitution ni faux-semblant. Et à Lascaux, on visite une réplique. Ici, on entre dans les grottes elles-mêmes, celles où Néandertal et Cro-Magnon ont vécu, chassé, créé. Le matériel couvre l'outil du quotidien, la flûte percée, la gravure pariétale et l'os de baleine qui trahit des allers-retours vers l'océan. Le classement Monument Historique et la place du site dans la littérature scientifique internationale disent le reste.
Les deux grottes ne se répètent pas. Isturitz tire vers l'archéologie et l'humain, Oxocelhaya vers la pierre et la contemplation, et l'heure passe vite. Les guides connaissent leur sujet et le disent sans jargon, plusieurs formules existent pour creuser un aspect ou un autre, et l'installation sonore change la perception des salles. On ressort avec une compréhension concrète de ce qu'était la vie préhistorique, loin de l'homme des cavernes qui grogne autour d'un feu. Ces gens taillaient des pointes en os de baleine, perçaient des flûtes, entretenaient des réseaux d'échange jusqu'aux Cantabres. C'étaient des humains, complètement.