La mascarade souletine, ce qui se joue quand les rouges entrent dans le village
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Chaque hiver, les jeunes d'un seul village de Soule montent la maskarada et la promènent de commune en commune, un dimanche par village, de la mi-janvier au dimanche de Pâques. La troupe compte de vingt-cinq à quatre-vingts acteurs, répartis en deux bandes : les gorriak, qui dansent, et les beltzak, qui chahutent. Le zamalzain porte à hauteur de hanches un chevalet de bois habillé de dentelle, et danse la godalet dantza autour d'un verre de vin posé à même le sol. En 2026, quinze dimanches ont été joués, du 18 janvier au 26 avril, par les jeunesses de quatre villages réunies.
La mascarade souletine, maskarada en basque, occupe la Soule de la mi-janvier au dimanche de Pâques. Une seule troupe la porte, celle des jeunes d’un village, qui la répètent six mois puis la déplacent de commune en commune à raison d’un dimanche par village. Deux bandes s’y opposent : les gorriak et les beltzak, les rouges et les noirs. La journée commence vers dix heures devant une barricade et se termine sur la place, à la nuit.
Un village par an, et certaines années aucun
Tout part d’une décision de jeunesse. Un groupe de jeunes d’une commune de Soule choisit, l’année d’avant, de monter la mascarade ; les organisateurs écrivent ensuite aux élus des villages alentour pour solliciter une invitation, et c’est cette tournée de courriers qui fabrique le calendrier de la saison. La préparation occupe six mois : distribution des rôles, apprentissage des pas, des chants et des saynètes.
L’effectif varie beaucoup d’une année sur l’autre, de vingt-cinq à quatre-vingts acteurs. Pour 2026, quatre communes ont réuni leurs jeunesses faute d’être assez nombreuses chacune de son côté : Zalgize-Doneztebe (Sauguis-Saint-Étienne), Mendikota (Menditte), Ozaze-Zühara (Ossas-Suhare) et Iruri (Trois-Villes). Plus de trente jeunes, dont treize danseurs. Iruri et Zalgize avaient déjà fait bande commune en 2004, puis en 2014.
La démographie décide. Quand une vallée n’a plus assez de garçons et de filles en âge de danser, il n’y a pas de mascarade cette année-là, et le calendrier souletin en compte plusieurs : 1978, 1980, 1981, 1990. En 1974, une association, Zuberoako Zohardia, en avait monté une pour éviter que le fil ne casse. Depuis 1901, les villages qui en ont donné le plus sont Altzürükü (Aussurucq) avec douze mascarades, Urdiñarbe (Ordiarp) avec dix, Barkoxe (Barcus) et Atharratze (Tardets-Sorholus) avec sept chacun.
Les gorriak, ceux qui dansent
Les rouges tiennent l’ordre. Ils sont muets, vêtus de couleurs vives et de galons, et leur affaire est la danse. Cinq d’entre eux forment les aitzindariak, ceux qui marchent devant : les meilleurs danseurs de la troupe, et ceux qu’on regarde.
Le txerrero ouvre le cortège. Il porte la txerra, du crin de cheval monté au bout d’un bâton, qu’il fait tournoyer pour balayer le passage, et des sonnailles à la ceinture ; gilet rouge à plastron blanc brodé, pantalon noir, béret. C’est lui qui trace le cercle au début du spectacle, puis qui règle les entrées et les sorties des autres personnages.
Le gatüzain, le gardien du chat, manie une grande pince de bois en losange qui figure les griffes de l’animal. Pantalon jaune, veste bleue, béret blanc à pompon, rôle de bouffon. La kantiniersa, la cantinière, danse en corsage bleu et jupe rouge, un tonnelet à la ceinture ; elle ravitaille le zamalzain. L’entseinari ferme la file, en costume noir couturé d’argent, et brandit l’enseigne. Le drapeau qu’il porte a changé : jusque vers 1970 c’était le tricolore, remplacé depuis par les armes de la Soule, un lion d’or sur fond de gueules.
Autour des cinq, d’autres rouges. Jauna et Anderea, le seigneur et la dame, président la séance de l’après-midi ; lui en redingote, haut-de-forme et épée, elle en robe de mariée. Laboraria et Laborarisa, le laboureur et la maîtresse de maison, sont en habits du dimanche. Les marexalak, maréchaux-ferrants habillés en soldats d’opérette, ferreront le cheval. Restent les kükülleroak : les apprentis, jeunes danseurs en formation, qui tiendront les rôles de devant dans quelques années.
Les beltzak, ceux qui salissent
En face, les noirs. Hardes, peaux de bête, visages passés à la suie : ils sont l’étranger, le métier itinérant, le désordre. Ils chahutent plus qu’ils ne dansent. Ils parlent, surtout, et c’est là que la mascarade cesse d’être un ballet pour devenir du théâtre.
Les kauterak, les chaudronniers, forment le gros de la bande : longues capes noires bordées de fourrure, coiffures à plumes, à cornes ou à queue d’animal, une queue de renard pendue dans le dos. Leur chef, Kabana, tient au public le peredikü, un discours qui reprend les affaires de l’année et se moque des habitants du village qui reçoit. Leur scène est la réparation du chaudron de Jauna, qu’ils sabotent consciencieusement. Parmi eux, Pitxu, en général le plus jeune de la troupe, choisi pour ses talents de pitre.
Les buhameak, les bohémiens, arrivent en costumes bariolés avec de grosses épées de bois, menés par Basagaitz. Ils prêchent la paresse et le vol, commentent l’actualité sans finesse, prennent le public à partie. Les xorrotxak, les rémouleurs, chantent à deux voix des couplets moqueurs sur les autres personnages ; velours sombre, casquette ornée d’un écureuil empaillé. Le chant basque à deux voix sert ici d’arme. Les khestuak, les hongreurs, s’expriment en béarnais. Les bedeziak enfin, un médecin et un apothicaire, n’interviennent qu’au dernier moment.
Depuis les années 1980, les femmes ne tiennent plus seulement les rôles féminins de la troupe. Elles sont xorrotxak, poste où l’on retient les meilleures chanteuses, et buhameak.
Le zamalzain, le chevalet et la godalet dantza
Le zamalzain est un homme-cheval. Le nom désigne le gardien du cheval, le palefrenier, et le personnage porte sa monture sur lui : un bâti de bois rectangulaire, tenu à hauteur de hanches par une bretelle passée sur l’épaule, habillé de tissu rouge et de dentelle, avec une tête sculptée montée à l’avant sur un long col courbe. Le danseur serre ce col de la main gauche. Le bâti lui masque le sol.
Le costume tient de l’uniforme : veste rouge à plastron blanc brodé de fil doré, culotte jaune galonnée, bas de laine, guêtres, espadrilles blanches à semelle de corde. Sur la tête, la koha, coiffe haute maintenue par une mentonnière, chargée de fleurs et de plumes, avec un petit miroir sur le devant.
Le rôle revient au meilleur danseur de la troupe, et pas par politesse : il faut tenir la technique souletine, l’endurance d’une journée entière, et faire vivre le chevalet en accord avec la musique. Deux scènes de l’après-midi le prennent pour objet. Les marexalak lui posent des fers. Les khestuak miment sa castration. L’animal sauvage bascule de cette façon du côté de l’utile.
La godalet dantza, la danse du verre, est le moment que la place attend. Un verre rempli de vin est posé à même le sol. Les cinq aitzindariak la dansent chacun à leur tour, entrechats autour du verre puis par-dessus, sans le renverser, la figure s’achevant par un saut sur le verre lui-même. Le zamalzain, lui, la danse sans voir où il pose les pieds.
Le matin : franchir les barricades
Vers dix heures, la troupe se présente à l’entrée du village invitant. Une barricade lui barre la route. Elle était autrefois faite de charrettes et de cordes ; elle tient aujourd’hui dans une bouteille de vin et quelques verres posés sur la chaussée, mais la règle n’a pas bougé : on ne passe qu’en dansant.
Les rouges s’en chargent, aitzindariak en tête, sur un air du répertoire. Les noirs suivent en criant et en se bagarrant. La barricade franchie, les habitants du quartier sortent à boire et à manger, la troupe repart, et tout recommence plus loin. Un village de Soule compte plusieurs quartiers dispersés dans la vallée : la matinée se passe de barricade en barricade, jusqu’au repas de midi pris avec les gens du village.
C’est la partie de la journée que les visiteurs manquent le plus souvent, parce qu’elle ne se déroule pas au centre du bourg et qu’aucune affiche n’en donne le détail. C’est aussi celle où l’on voit danser de près. Il fait froid, tout se passe dehors, le sol est parfois gelé, et les danseurs sont en espadrilles.
L’après-midi sur la place : le branle, le ferrage, la mort de Pitxu
Vers seize heures, le jeu de place, plazako jokua, s’installe sur la place ou sous le fronton du village, sous la présidence de Jauna et d’Anderea. Il dure plusieurs heures et alterne les danses et les saynètes.
Le branle souletin, le bralea, ouvre la partie dansée. Il se déroule en trois temps : les kontrapasak, puis le braletik jauzia, le saut du branle, où les aitzindariak placent leurs figures les plus techniques, enfin le karakoiltzea, l’escargot, une chaîne que mène l’entseinari. Les rouges y invitent des gens du public selon un ordre protocolaire. Viennent ensuite les danses en rond, la gabota, et la godalet dantza.
Puis les noirs prennent la place. Kabana débite son peredikü, les kauterak s’occupent du chaudron, les buhameak provoquent, les xorrotxak chantent. Les marexalak ferrent le zamalzain. Les khestuak le châtrent pour de faux. Et Pitxu meurt.
Sa mort et sa résurrection ferment le spectacle : les bedeziak le soignent, il se relève, et la journée s’achève sur une danse où le public rejoint les acteurs. Le mort qui revient se retrouve dans beaucoup de carnavals basques et européens de fin d’hiver ; ici, il tombe en fin d’après-midi, quand le jour baisse déjà sur la vallée.
Un point à connaître avant de faire la route : les saynètes se jouent en souletin, la variante de l’euskara parlée dans cette province. Les danses se comprennent sans traduction. Les discours, non.
Un rite ancien dans une forme du XIXe siècle
Les premières descriptions écrites datent des années 1830, sous la plume d’Augustin Chaho et de J. Badé. La forme qu’on voit aujourd’hui s’est fixée au début du XIXe siècle et elle en garde la marque : les costumes des rouges doivent beaucoup à l’uniforme militaire de l’époque napoléonienne, et la technique de danse souletine, avec ses entrechats et ses batteries, aux maîtres à danser qui passaient dans les vallées.
Le rite a failli s’arrêter. Après 1959, les mascarades sont quasiment délaissées ; la jeunesse s’en ressaisit à partir de 1967, et le mouvement s’amplifie dans les années 1980. En 2017, les pratiques des maîtres à danser et des écoles de danse en Soule ont été inscrites à l’inventaire national du patrimoine culturel immatériel, sur des fiches établies par l’anthropologue Thierry Truffaut et par Terexa Lekumberri, de l’Institut culturel basque.
Les instruments n’ont pas bougé. La txirula, flûte droite à trois trous que le musicien tient d’une seule main, le ttun-ttun, tambourin à cordes frappé de l’autre main, et l’atabala. Un seul homme mène donc la mélodie et le rythme.
La mascarade ne se confond pas avec la pastorale, l’autre théâtre souletin. La pastorale se joue l’été, sur une scène montée, dans un village qui l’a préparée pendant des mois, à partir d’un texte écrit pour l’occasion. La mascarade se joue l’hiver, dehors, et se déplace.
Voir une mascarade
La saison démarre le deuxième ou le troisième dimanche de janvier et s’achève le dimanche de Pâques, à raison d’un village par dimanche. En 2026, quinze dimanches ont été joués entre le 18 janvier et le 26 avril ; le premier a vu les barricades à Iruri et la place à Ozaze, le dernier les barricades à Zalgize et l’après-midi à Mendikota, les organisateurs ouvrant et fermant chez eux. En 2018, la troupe de Muskildi (Musculdy) avait visité seize communes entre le 7 janvier et le 22 avril.
Le calendrier de la saison suivante paraît en décembre. L’office de tourisme de Soule, à Tardets-Sorholus, le tient à jour (05 59 28 51 28), et les dates sortent aussi dans la presse basque.
Dix heures pour les barricades, seize heures pour la place. La Soule est la province la plus orientale du Pays Basque nord, celle des gorges de Kakuetta, à environ une heure trente de route de Bayonne. Mauléon et Tardets-Sorholus sont les deux bourgs où l’on trouve à se loger, et janvier reste un mois de montagne : la neige peut prendre les cols jusqu’en mars. Tout se déroule en plein air, du matin au soir, sans gradins ni abri.