
Les carnavals basques, masques noirs et rites de fin d'hiver
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Des tambours dans la brume de février, des visages noircis à la suie, des costumes rouges et noirs. En Soule, en Labourd, en Basse-Navarre, les carnavals basques rejouent chaque hiver la même partie : chasser la mauvaise saison, régler les comptes de l'année, brûler un mannequin nommé Zan Pantzar. Les villages s'y préparent des mois.
Un dimanche de février, quelque part en Soule. La brume s'accroche aux ruelles. Puis des tambours résonnent, encore invisibles, quelque part derrière l'église, et les silhouettes finissent par déboucher sur la place : costumes rouges et noirs, visages noircis à la suie, sonnailles qui répondent à chaque pas. On est loin du déguisement. Les carnavals basques rejouent chaque hiver un passage, celui de la saison morte à la saison qui vient, avec des gestes que les villages se transmettent depuis des siècles.
De la mi-janvier à Pâques, la tournée court de village en village, dimanche après dimanche. Les masques noirs tiennent le rôle des forces sauvages qu'il faut exorciser, et l'assistance connaît le déroulé par cœur. Mascarade souletine, jugement de Zan Pantzar : des rites que les habitants portent eux-mêmes, pas des reconstitutions pour visiteurs.
Entre paganisme et christianisme
Des rites de fin d'hiver
Le carnaval basque marque un passage entre deux saisons, deux états du monde. L'hiver doit être chassé, les mauvais esprits exorcisés, la nature préparée à renaître. Ces célébrations remontent à des temps pré-chrétiens, bien avant que le calendrier liturgique ne vienne imposer sa structure. La fin de l'hiver était la période de pénurie, celle où les réserves manquaient : il fallait des rituels pour la traverser.
Le christianisme a rangé ces rites dans son calendrier, juste avant le Carême. La période grasse, celle des excès qui précèdent l'abstinence, leur allait bien. Le vernis n'a rien effacé dessous. Masques, personnages ambigus, danses en chaîne, sauts et acrobaties : tout a tenu.
Une géographie des mascarades
Chaque province a ses codes, ses personnages, ses rythmes. La Soule monte des pièces de théâtre complexes, à l'organisation minutieuse et aux personnages codifiés. En Labourd, les kaskarotak font la tournée des maisons, dansent devant chaque porte et repartent avec de quoi manger et boire. En Basse-Navarre, le santibate sort la nuit et le libertimendua occupe la place en plein jour.
Le fond ne change pas : exorciser l'hiver, régler les comptes de l'année écoulée, préparer le renouveau. Ce sont des nécessités de village, pas des spectacles pour cars de touristes.
Les mascarades souletines, cœur de la tradition
Les personnages : Rouges contre Noirs
La mascarade souletine oppose deux camps : les Rouges (Gorriak) et les Noirs (Beltzak). Aux Rouges l'ordre, les métiers établis, la société souletine rangée : ils sont propres, disciplinés, en costumes brodés de fils d'or, et ils ne s'expriment que par la danse. Aux Noirs le chaos et la marge, les forces sauvages qu'il faut apprivoiser ou repousser. Hardes et peaux de bêtes, visages maquillés de noir de fumée, chapeaux garnis de cornes ou d'ailes de corbeau. Eux ont la parole, et tout leur est permis : le bruit, les cris, la satire, l'obscénité.
Le Txerrero ouvre le cortège : il balaie le sol devant lui avec un bâton garni de crins de cheval, sonnailles à la ceinture. Le Gatüzain suit, qui ouvre et referme en cadence sa longue pince de bois articulée. La Kantiniersa, cantinière en jupe rouge et tablier blanc, porte ses petits barils de fer-blanc en bandoulière. Le Zamalzain, l'homme-cheval, danse la godalet dantza autour d'un verre de vin posé au sol, sans le renverser. L'Entseinari, en noir brodé d'argent, ferme la marche avec la bannière de Soule. Chacun a son rôle, sa gestuelle, sa place dans le rituel.
Le déroulement d'une mascarade
Chaque année, un village souletin prend la mascarade en charge et fait la tournée des autres tous les dimanches, de la mi-janvier à Pâques. L'engagement est lourd : des mois de préparation, des répétitions, les costumes à coudre ou à réparer, les danses à réapprendre. Le dimanche venu, le cortège débarque chez le voisin dès le matin.
Le schéma est fixe. Les barricades dressées dans les quartiers ne cèdent qu'après une danse. Puis le repas. Vers seize heures, la place : danses des Rouges, sauts du Zamalzain autour de son verre, couplets satiriques des Noirs sur l'actualité locale. Du théâtre itinérant, avec de la danse, de la musique, de la critique sociale et un humour grinçant. Les spectateurs, souvent les habitants du village visité, connaissent les codes, attendent certains passages, rient aux allusions avant qu'elles ne tombent.
Les masques et costumes
Les masques noirs ne doivent rien à l'atelier d'un sculpteur. Ils se font avec ce que donne la ferme : suie, barbe en peau de chèvre, cornes et plumes d'oiseau piquées sur le chapeau. Les costumes des Rouges, eux, sont brodés de fils d'or ou d'argent, ornés de rubans, de sonnailles, de pompons colorés. Du patrimoine familial, rangé avec soin d'une année sur l'autre.
Ce soin-là dit le respect pour le rituel et pour ceux qui l'ont transmis. Porter un masque de mascarade tient moins du déguisement que du rôle : le personnage a un sens, et celui qui l'endosse joue sa partie dans un mystère collectif.
Zan Pantzar, le bouc émissaire
Qui est Zan Pantzar ?
Zan Pantzar, ou Saint Pansart, occupe le centre des carnavals du Pays Basque nord, en Labourd comme en Basse-Navarre et en Soule. Un mannequin, grotesque le plus souvent, à qui l'on colle tous les maux de l'année écoulée. Mauvaise gestion municipale, scandales locaux, faits divers, déceptions sportives : il a tout fait. La tradition est attestée depuis au moins le XVIe siècle et elle tourne encore dans plusieurs villages.
Ustaritz est l'une des rares communes à tenir le jugement le soir du Mardi gras, comme autrefois. Ailleurs, à Bayonne, Tardets ou Saint-Jean-de-Luz, l'affaire se règle un samedi de la période grasse. L'organisation revient à la jeunesse et aux associations locales, parfois aux établissements scolaires ou aux municipalités.
Le jugement et l'exécution
Le processus ne varie pas. Lecture publique des crimes de Zan Pantzar, en général sous forme de pamphlet satirique qui vise l'actualité locale. Procès parodique, avec avocat, procureur et juge. Condamnation à mort. Puis l'exécution : le mannequin est brûlé, fusillé ou noyé, cela dépend des villages.
Le village s'en sert pour tourner la page et se débarrasser en commun des rancœurs de l'année. Faire mourir Zan Pantzar, c'est enterrer les douze mois passés et purger les tensions. Un exutoire, avant le Carême et le printemps.
Les autres rendez-vous du cycle
Les libertimenduak de Basse-Navarre
Le libertimendua, dont le nom dit simplement le divertissement, se tient un dimanche de la période grasse en Basse-Navarre et dans quelques villages du Labourd (Mendionde, Macaye, Louhossoa). Un défilé d'acteurs, de musiciens et de danseurs traverse le village, puis la place devient une scène. Une heure et demie de théâtre pamphlétaire, où l'actualité du village passe à la moulinette.
Les bolantak, les « volants », mènent les danses en costume clair. Face à eux les zirtzil, les dépenaillés, font les pitreries, et les bertsulari improvisent leurs couplets sur mesure. On y retrouve le fond même du carnaval : le monde à l'envers, les rôles inversés, la transgression sous contrôle.
Le santibate, cortège de nuit
Le santibate vient avant, dans la semaine du carnaval, et se joue de nuit. Des jeunes masqués ou barbouillés, les zirtzil, passent de maison en maison et de bar en bar. Ils chantent, ils dansent, ils réclament de quoi manger et boire. Un ou deux bertsulari et des musiciens marchent avec eux.
Le Santibatek andere revient de porte en porte, avec les plaisanteries lancées aux fenêtres et parfois une petite malice. Manière de marquer le territoire et de faire corps dans la nuit froide de février.
Assister à un carnaval basque
Calendrier et lieux
Le cycle court de la mi-janvier à Pâques, au gré du calendrier lunaire qui fixe la date de Pâques et donc celle du Carême. Les dates bougent d'une année sur l'autre. Le programme précis se demande sur place.
Quelques repères :
| Lieu | Type de carnaval | Période |
|---|---|---|
| Ustaritz | Zan Pantzar | Mardi gras (soir) |
| Villages de Soule | Mascarades | Dimanches, de mi-janvier à Pâques |
| Bayonne | Zan Pantzar et défilés | Samedi de la période grasse |
| Saint-Jean-de-Luz | Zan Pantzar | Samedi de la période grasse |
Pour les mascarades souletines, tout dépend du village organisateur, qui change chaque année. Les offices de tourisme et les associations culturelles locales tiennent le calendrier.
Sur place
Arrivez tôt. La représentation prend la place du village vers le milieu de l'après-midi et les bonnes places partent vite. Mêlez-vous aux habitants, parlez-leur : la plupart racontent volontiers les codes, les personnages, les vieilles histoires. Le spectateur photographe, bras tendu derrière son smartphone, passe à côté. Regardez. Écoutez.
Après le défilé, le bar du village. On y raconte, on y commente la prestation des jeunes, les anciens y comparent avec les années d'avant. Dix minutes au comptoir apprennent plus que trois articles.
Respecter l'esprit des lieux
Ces carnavals appartiennent d'abord aux communautés locales, et certains gardent une part sacrée. Observez avec discrétion, ne gênez pas les danseurs, ne vous plantez pas au milieu du cortège pour une photo. Des codes vous échapperont. Tant mieux.
Si vous ne comprenez pas tout, aucune importance. Vous assistez à quelque chose qui ne vous était pas destiné, et auquel on vous accueille quand même.
Pourquoi ces traditions tiennent
Elles tiennent parce que les habitants les portent, les transmettent, les adaptent sans les dénaturer. Rien n'est figé dans le formol du patrimoine culturel : les carnavals évoluent, avalent de nouvelles références, se réinventent en gardant leur ossature.
Les associations culturelles, les écoles et les jeunes qui apprennent les danses et les chants y sont pour beaucoup. Dans les villages souletins, les pas de la mascarade s'apprennent comme l'euskara ou la pelote. L'identité passe par là, et une part de fierté avec.
Ces rites servent à marquer le temps, à rythmer l'année, à resserrer les liens du village, à rattacher chacun à une histoire qui le dépasse. Tout s'accélère ailleurs, et ces heures de ralentissement rituel y gagnent. Une tradition qui a tenu, pas par nostalgie, par nécessité.