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Nature LandesPays Basque
Pierre de granit à soulever, posée sur la terre battue d'une place de village

La force basque, quand le sport ressemble à du travail de ferme

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Une charrette de 350 kg qu'on fait tourner par le timon, deux bidons de lait portés jusqu'à ce que les mains lâchent, un tronc tranché à la hache. Ces épreuves sortent du travail des fermes basques, du temps où tout se portait à bras. Elles se disputent aujourd'hui devant des milliers de spectateurs, chaque été, sur les places de village.

Sur la place du village, une charrette de 350 kg tourne à bout de bras. Un peu plus loin, un concurrent avance avec un bidon de lait dans chaque main, et l'odeur de sciure fraîche traîne au-dessus des troncs entamés. La force basque, herri kirolak en euskara, sort des fermes, des champs et des montagnes du Pays Basque, pas d'un stade. Elle garde la trace d'un territoire où il fallait déplacer les pierres, fendre le bois, monter le lait à dos d'homme par des sentiers raides. Ces gestes ont fini codifiés, chronométrés, rangés en disciplines. Ils se pratiquent toujours, et chaque été des milliers de spectateurs viennent les regarder dans les sept provinces du Pays Basque.

D'où vient la force basque

Des gestes du quotidien transformés en défis

Avant les machines agricoles, il fallait porter les sacs de grain, dégager à bras une charrette embourbée dans un chemin de montagne, scier les troncs pour le chauffage et la construction. Les jeunes des fermes voisines se mesuraient là-dessus. Qui portait le plus lourd, qui tenait le plus longtemps. Ces défis se réglaient pendant les fêtes patronales ou les gros travaux collectifs, quand tout le village se trouvait réuni au même endroit ; ils sont devenus des rendez-vous, puis des compétitions réglées.

Ce qui était vital est passé au spectacle. Le geste, lui, n'a pas bougé d'un pouce.

Un sport qui traverse les sept provinces

La force basque se pratique des deux côtés de la frontière, dans les sept provinces historiques, Zazpiak Bat. Son autre nom, herri kirolak, se traduit de l'euskara par « sports du peuple », et le mot peuple est à prendre au pied de la lettre : on apprend ces épreuves au club du village, on les voit aux fêtes patronales, on les montre l'été aux visiteurs. Le gouvernement basque en reconnaît seize officiellement, sous le nom espagnol de Deporte Rural Vasco. Chacune renvoie à un métier ou à une corvée.

Les épreuves, une par une

Soka tira, le tir à la corde qui unit les villages

Le tir à la corde, en version basque. Deux équipes de huit tireurs s'arc-boutent sur une corde épaisse ; il faut faire franchir 4 mètres à l'adversaire et gagner deux manches. Le poids compte, le placement aussi, mais c'est la synchronisation qui décide : un homme qui tire à contretemps annule le travail des sept autres. La discipline a figuré au programme des Jeux olympiques de 1900 à 1920. Ici, on ne tire pas pour soi. On tire pour son village, son quartier, sa vallée.

Zaku lasterka, la course avec quatre-vingts kilos sur le dos

Un sac de maïs ou de blé de 80 kg sur les épaules, et 60 à 120 mètres à couvrir le plus vite possible. Tout se joue au chargement : le sac doit tomber pile sur les trapèzes, sinon il glisse à la première accélération et le coureur court après son équilibre au lieu d'avancer. L'épreuve se dispute aussi en relais à trois. On l'appelle alors la « course des contrebandiers », en mémoire des cols franchis avec la marchandise sur le dos et les douaniers derrière.

Untziketariak, l'épreuve des bidons de lait

Deux bidons de 41 kg, un dans chaque main, une seule consigne : marcher le plus loin possible sans les poser au sol. Les avant-bras lâchent avant les jambes. Les doigts décident, et la tête. Les bergers faisaient ce trajet pour de bon, des borda (les bergeries d'altitude) jusqu'à la ferme de la vallée, parfois sur plusieurs kilomètres de sentier escarpé, avec des bidons remplis à ras bord qu'il ne fallait pas renverser. Les meilleurs concurrents tiennent aujourd'hui plusieurs centaines de mètres.

Aizkolariak, l'art millimétré de la coupe au tronc

L'aizkolariak est l'épreuve du bûcheron, aizkolari en basque. Le concurrent monte debout sur un tronc couché et le tranche à la hache. Comptez plus de 2 000 coups, et de trente minutes à une heure de travail suivant le diamètre du bois. Le geste ne doit pas faiblir d'une frappe à l'autre : un coup mou ou mal placé, et l'entaille cesse de progresser. Le bûcheron pivote sur son tronc, change d'angle, fait voler les éclats. Les meilleurs aizkolariak sont des célébrités régionales, chronométrés au dixième et commentés comme des sprinteurs.

Trontza, la scie à deux qui teste la coordination

À deux sur une même lame, il faut débiter dix rondelles dans un tronc de 60 à 75 cm de diamètre, le plus vite possible. Le rythme fait tout : dès que l'un des deux force à contretemps, la scie coince et les bras se vident pour rien. L'entente entre les scieurs pèse plus lourd que leur force. L'épreuve vient des forêts de hêtres et de châtaigniers, du temps où le bois de chauffage et de charpente se coupait à deux, avant la tronçonneuse.

Orga joko, soulever trois cent cinquante kilos de charrette à bout de bras

Le concurrent empoigne le timon, décolle l'arrière de la charrette (350 kg) et la fait tourner sur elle-même, autant de fois qu'il tient avant que les roues ne retouchent le sol. Le poids ne se soulève pas vraiment, il se bascule. Il faut trouver le point d'équilibre, puis entretenir l'élan sans laisser le souffle décrocher. Cette charrette a transporté du foin, du bois et des récoltes sur les chemins de montagne. La soulever tenait de la nécessité ; aujourd'hui, c'est le tour qui fait applaudir.

Ingude altxatzea, lever l'enclume sans répit

Une enclume de 18 kg, une minute trente de chrono, et un aller-retour à répéter : le bloc frappe un socle en bois posé au sol, puis une tôle suspendue au-dessus de la tête du concurrent, et on recommence. Le bruit métallique donne la cadence. Les épaules brûlent vite.

Derrière l'épreuve, il y a le forgeron. Chaque village avait son atelier, où l'on réparait les outils, ferrait les chevaux et fabriquait les pièces métalliques de la vie agricole. L'enclume était le meuble du quotidien, et la lever sans fin dit assez ce qu'était ce quotidien.

Lasto altxatzea, hisser la paille comme au grenier

Une corde, une poulie, une botte de 45 kg à hisser à 7 mètres de hauteur, autant de fois que possible en deux minutes. Les paumes chauffent sur la corde, les bras se tétanisent, le souffle s'emballe. Tout est affaire d'allure : trop vite, les bras rendent avant le chrono ; trop lentement, le compte ne monte pas. Ce geste copie le stockage du foin, monté botte par botte au grenier de la ferme pour nourrir le bétail pendant l'hiver.

Lasto botatzea, lancer la botte au-dessus de la barre

Une fourche, une botte de paille de 12 kg, une barre horizontale à franchir : du saut à la perche avec un projectile. Trois tentatives par hauteur. L'équilibre de la botte en vol décide de tout : mal lancée, elle retombe court ou emporte la barre. Dans les granges, on montait la paille de la même façon, à la fourche, jusqu'au plafond, pour ne pas perdre de place au sol.

Harri altxatzea, les pierres que seuls les plus forts soulèvent

Harri veut dire « pierre ». Il faut lever un bloc de 100 à 300 kg suivant les catégories, de terre jusqu'à l'épaule, le plus grand nombre de fois ; le poids et la forme des pierres sont codifiés, avec des variantes d'une épreuve à l'autre. La pierre est partout dans le pays, dans les murets de soutènement comme dans les linteaux des maisons.

La lever devant les autres, c'était se situer dans le village. Les blocs les plus lourds ne trouvent aujourd'hui qu'une poignée d'athlètes pour les décoller.

Pourquoi ça tient encore

Une mémoire vivante du territoire

Ces jeux ne dorment pas dans une vitrine de musée. On les pratique, on les regarde, on les commente, et l'été ils tiennent le calendrier : démonstrations, championnats, fêtes de village, un rendez-vous par week-end ou presque. On y vient pour l'épreuve autant que pour se retrouver. Les gamins regardent, s'essaient à ce qu'ils peuvent soulever, et c'est là que passe la transmission.

Un spectacle qui se comprend sans mode d'emploi

Pas besoin de connaître les règles du rugby ou de la pelote pour suivre : un homme lève une charrette, un autre court avec 80 kg sur le dos, on voit tout de suite qui tient et qui craque. L'effort est brut et visible. Ça attire des milliers de spectateurs, dont beaucoup ne sont pas d'ici. Aucune mise en scène, aucun show à l'américaine : un concurrent, une épreuve, un chronomètre ou une distance à parcourir. Cette proximité est devenue rare dans le sport.

L'ouverture progressive aux femmes

Longtemps réservée aux hommes, la force basque s'ouvre aux femmes, lentement. Quelques concurrentes disputent les championnats, dans des catégories aux charges allégées, neuf kilos pour l'enclume au lieu de dix-huit. L'affaire ne fait pas l'unanimité dans tous les clubs, comme chaque fois qu'on touche à une pratique vieille de plusieurs siècles. Le mouvement est engagé quand même.

Où et quand voir de la force basque

Les rendez-vous de l'été dans les villages

De juin à septembre, il se passe quelque chose presque tous les week-ends, dans les villages de l'intérieur comme sur la côte : fête patronale, ou herri kirol egunak, les journées de sports basques. Ni réservation ni billet. On s'installe sur les gradins ou debout autour de l'arène, les enfants traversent en courant entre deux épreuves, les anciens commentent les poids et les temps, la buvette ne désemplit pas. C'est là que ces jeux sont chez eux.

Les championnats

Au-dessus des fêtes de village, il y a les compétitions officielles : championnats des sept provinces, rencontres inter-villages, tournois des fédérations basques, avec des records tenus au chronomètre et au kilo. Saint-Palais, Saint-Étienne-de-Baïgorry et Hendaye reçoivent régulièrement les grandes dates. Les concurrents s'entraînent toute l'année, dans des structures dédiées, sur des programmes physiques précis. Le public, lui, connaît les noms, les records et les rivalités.

Les animations sur mesure pour les visiteurs

Quand le séjour ne tombe sur aucune fête de village, des équipes d'animateurs vendent des formules « clé en main » aux groupes, aux entreprises et aux séminaires : initiation, démonstration commentée, mini-défis sur des versions allégées des épreuves. L'animateur raconte d'où vient chaque jeu et fait passer tout le monde. Les courbatures du lendemain font partie du programme.

Épreuve Type d'effort Référence agricole
Soka tira Force collective, traction Travaux de champs en équipe
Zaku lasterka Sprint, explosivité Transport de sacs de grain
Untziketariak Endurance, préhension Portage de bidons de lait
Aizkolariak Puissance répétée, précision Coupe du bois de chauffage
Orga joko Force explosive, équilibre Levage de charrette embourbée
Lasto altxatzea Endurance des bras Stockage du foin au grenier
Harri altxatzea Force maximale Déplacement de pierres de construction

Reste ce que ces jeux ont de particulier : ils ne sortent pas d'un règlement, ils sortent d'un travail. Une charrette qu'il fallait dégager, un tronc qu'il fallait fendre, un bidon qu'il fallait monter jusqu'à la ferme. Le chronomètre est arrivé après, et il n'a rien changé au geste. C'est ce que regardent les spectateurs autour de l'arène, même ceux qui n'ont jamais tenu une fourche.