Les échassiers landais, pourquoi les bergers gardaient leurs moutons perchés
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Le berger landais montait sur ses échasses parce que la lande était un plateau détrempé sans point haut. Le repose-pied se fixait entre 90 centimètres et 1,20 mètre du sol, sur une pièce de pin sanglée au mollet par deux lanières de cuir. La loi du 19 juin 1857 a obligé une centaine de communes à assécher et boiser 408 000 hectares de terrains communaux : le troupeau landais est passé d'environ un million de bêtes en 1850 à 25 000 en 1914, et les derniers échassiers sont devenus gemmeurs. Treize groupes font encore marcher les échasses dans les Landes, et l'écomusée de Marquèze en montre un chaque jour de la saison.
Le berger landais montait sur ses échasses pour trois raisons qui tiennent toutes au terrain : voir son troupeau de loin sur une plaine sans relief, traverser vite des sols gorgés d’eau, et garder les pieds hors de la boue et des piquants d’ajonc. Le repose-pied se fixait entre 90 centimètres et 1,20 mètre du sol. Perché, un homme de taille moyenne portait donc le regard à près de trois mètres de hauteur, et couvrait une distance deux fois plus vite qu’à pied.
La lande d’avant les pins ne se drainait pas
Jusqu’au milieu du XIXe siècle, la lande occupe les trois quarts des Landes de Gascogne. Sous quelques dizaines de centimètres de sable, une couche de grès ferrugineux durci, l’alios, bloque l’infiltration de l’eau. La pluie ne descend pas : elle stagne. L’hiver et le printemps, le plateau devient une nappe marécageuse coupée de flaques et de ruisseaux, où l’on enfonce et où l’on n’avance pas. Les fonds humides voisins donnent une idée de ce que fut cette lande, comme les barthes de l’Adour ou la forêt inondée du courant d’Huchet.
Sur ce sol acide et pauvre, l’économie locale reposait sur un calcul de fumier. Le mouton n’était pas élevé pour sa viande mais pour ce qu’il déposait dans la bergerie sur une litière de bruyère coupée. Il fallait le fumier de vingt à trente bêtes pour amender convenablement un hectare de champ, et un hectare de lande pour nourrir une bête. Une famille de dix personnes vivait ainsi de cent brebis, qui exigeaient cent hectares de parcours, produisaient une soixantaine de tonnes de fumier par an et fertilisaient quatre hectares de cultures.
Les troupeaux étaient regroupés par parcs de cent à cent cinquante bêtes. L’été, ils parcouraient jusqu’à vingt kilomètres par jour. Chaque printemps, les pasteurs mettaient le feu à des portions de lande, la « burle » en gascon, pour brûler les broussailles et faire repousser une herbe tendre. Autour des maisons, la pelouse rase de l’airial, l’espace ouvert planté de chênes où se groupaient les bâtiments, était elle aussi le produit du passage et des déjections des bêtes.
L’escasse, le paousse-pé et le bâton
Une échasse landaise se compose de deux pièces de bois. La principale s’appelle l’escasse, du gascon escaça, qui veut dire la jambe et qui a donné le mot français. Dessus se fixe le paousse-pé, le repose-pied, une console taillée sur laquelle l’homme pose la plante. La hauteur de ce repose-pied fait toute l’affaire : entre 90 centimètres et 1,20 mètre selon les modèles anciens, autour de 1,10 mètre sur les échasses de course d’aujourd’hui. Deux lanières de cuir serrent ensuite la pièce contre le mollet, sous le genou. Les extrémités qui touchent le sol étaient renforcées de clous.
Le pin domine dans les pièces conservées, pour sa légèreté et sa souplesse. Le fabricant qui équipe aujourd’hui le groupe de Mont-de-Marsan, Bernard Escaffre, travaille le sapin du Jura pour les mêmes qualités, sur des échasses adultes de 1,50 mètre, et compte trois jours pour une paire menée du bois brut à la teinture.
Le berger portait un troisième appui : un long bâton, qui servait à la fois de balancier, de point d’équilibre pour se relever et de siège improvisé quand il calait les deux échasses et le bâton en trépied.
Le vocabulaire gascon distingue soigneusement l’objet et l’homme. L’échasse est la chanca, prononcée tchanque. Celui qui marche dessus est le chancaire, francisé en tchancayre. Le berger monté sur échasses est le tchancat, terme relevé par le lexicographe béarnais Vastin Lespy. C’est le même participe qui a donné leur nom aux cabanes tchanquées du bassin d’Arcachon, ces cabanes ostréicoles plantées sur pilotis. Les plus anciens témoignages de l’usage des échasses dans les Landes de Gascogne remontent au début du XVIIe siècle, l’écrivain Bernard Manciet citant 1615.
Ce que le tchanqué faisait de ses journées
Contrairement au berger basque de la montagne, qui monte en estive et redescend, le berger landais restait dans la lande de son quartier. Il ne formait pas une catégorie sociale à part. C’était souvent un membre de la famille propriétaire, ou un domestique gagé à l’année, ou un brassier qui disposait d’une petite maison, le meysouet, et d’un lopin de champ. Fréquemment un homme devenu trop âgé pour le travail des champs, dont l’expérience restait utile.
Sa journée tenait dans une surveillance longue et lente. Les bêtes s’égaillaient sur des centaines d’hectares, la garde consistait surtout à les tenir groupées, à les mener vers les portions de lande reposées et à les défendre contre le loup, encore présent au XIXe siècle. Le reste du temps se remplissait de travaux de mains. Il filait la laine brute, non pas à la quenouille, réservée aux femmes, mais en l’entortillant autour de son bras gauche et en la filant sur un petit tournet de bois suspendu au poignet droit. Il tricotait. Il jouait du fifre, de la boha, la cornemuse landaise, ou de la vielle, et transmettait les contes et les chansons que les folkloristes viendront noter trop tard.
Il portait la pelisse, une longue veste de peau de mouton retournée, laine à l’intérieur, taillée dans les bêtes du troupeau. Elle coupait la pluie d’océan et le vent d’hiver sans gêner l’amplitude des jambes, ce qui compte quand on marche haut perché.
La loi du 19 juin 1857 referme la lande
Le texte qui met fin à tout cela tient en dix articles courts. La loi du 19 juin 1857, relative à l’assainissement et à la mise en culture des landes de Gascogne, oblige les communes des Landes et de la Gironde à assainir leurs terrains communaux et à les ensemencer en bois, à leurs frais. Si une commune ne peut ou ne veut pas le faire, l’État exécute les travaux à sa place et se rembourse ensuite, capital et intérêts, sur le produit des coupes. L’ensemencement doit être achevé en douze ans au plus. Les parcelles assainies dont le sol se prête à la culture sont vendues ou affermées. L’État construit les routes agricoles, les communes fournissent gratuitement les terrains d’emprise.
Une centaine de communes du nord des Landes et de l’ouest de la Gironde sont visées, celles qui détiennent plus de la moitié des terrains communaux. Le programme portait sur 408 000 hectares de communaux : 300 000 en pin maritime, 25 000 en chênes, 20 000 en chêne-liège, 30 000 défrichés pour des cultures, le reste en pacages, chemins et fermes. L’argument sanitaire pesait autant que l’argument économique, car les eaux stagnantes entretenaient des fièvres paludéennes.
Le boisement supprime le parcours, donc le troupeau, donc le fumier, donc l’agriculture qui en dépendait. Les affrontements entre bergers et forestiers se multiplient. Le feu devient une arme : dans les années 1870, quelque 40 000 hectares brûlent dans la Grande Lande, et près d’Audenge, vers la fin du Second Empire, 6 300 hectares de pins plantés par les frères Pereire partent en fumée. Le malaise social durera trente ans.
Du berger au gemmeur
Les chiffres du cheptel disent la fin du métier mieux que tout le reste. Le troupeau landais comptait environ un million de bêtes vers 1850. Il en restait 25 000 en 1914. La race, sauvée de justesse, subsiste aujourd’hui à quelque 3 000 individus grâce à un programme de conservation lancé en 1975 et suivi par le Conservatoire des races d’Aquitaine.
Les hommes, eux, ont changé de métier sans changer de lande. La pinède qui remplaçait les pacages demandait des bras pour le gemmage, la récolte de la résine. Beaucoup de bergers sont devenus gemmeurs, et certains d’entre eux ont gardé leurs échasses pour circuler entre les pins et atteindre les cares hautes. Après la Grande Guerre, il n’y avait pratiquement plus d’échassiers de métier.
Entre-temps, un boulanger d’Arcachon avait entrepris de faire des échasses autre chose qu’un outil. Sylvain Dornon (1858-1900) monte sur ses échasses jusqu’au deuxième étage de la tour Eiffel pendant l’Exposition universelle de 1889. Le 12 mars 1891, en costume de berger landais, béret brun et pelisse, il quitte Paris pour Moscou sur des échasses de 1,10 mètre en bois blanc pesant 1,6 kilo chacune. Cinquante-huit jours et une cinquantaine de kilomètres par jour plus tard, il entre à Moscou le 10 mai. C’est lui qui invente la danse sur échasses et pousse à en faire un jeu et un sport, au moment précis où le métier disparaît.
Où voir des échasses aujourd’hui
Les musées
L’écomusée de Marquèze, à Sabres, est le lieu de référence. Créé en 1969 par le parc naturel régional des Landes de Gascogne, il reconstitue un airial de la Grande Lande sur 25 hectares, où un berger sur échasses garde les moutons pendant la visite. On y accède par un train ancien depuis la gare de Sabres, quatre kilomètres à travers la lande et la forêt. Adresse : 500 route de Solférino, 40630 Sabres. La saison 2026 court du 1er avril au 27 septembre, avec une billetterie ouverte de 9 h 30 à 16 h 10 et une dernière entrée à 16 h. Billet journée à 15,50 € pour un adulte, 10,50 € de 4 à 17 ans, gratuit en dessous de 4 ans ; accès au seul Pavillon d’exposition à 6,50 €. Les collections de l’écomusée comptent environ 40 000 objets, dont 1 600 en place dans les bâtiments du quartier.
À Biscarrosse, le musée des Traditions et de l’Histoire, 216 rue Louis-Bréguet, consacre une part de son parcours aux deux figures de la société rurale landaise, le berger et le résinier. En juillet et en août, il ouvre de 9 h 30 à 13 h, puis de 14 h à 18 h 30. De la mi-avril au 30 juin et en septembre, il ouvre de 9 h 30 à 12 h 30 et de 14 h à 18 h. Hors saison, la visite se fait sur réservation, à partir de dix personnes.
Pour les images plutôt que les objets, la source est Félix Arnaudin, né et mort à Labouheyre (1844-1921), qui a photographié pendant quarante ans la Grande Lande en train de disparaître, bergers tchanqués compris. Le musée d’Aquitaine, à Bordeaux, conserve 3 235 de ses négatifs sur verre et 2 143 tirages d’époque ; ses archives sont également l’une des collections de Marquèze.
Les groupes qui marchent encore
La Fédération des groupes folkloriques landais réunit treize groupes, tous montés sur échasses, avec leurs danseurs au sol et leurs musiciens. Par commune : Lous Tchancayres et Echassiers ESA à Mont-de-Marsan, Lous Cadetouns à Soustons, Lous Esquirous et Les Hérons des Lacs à Biscarrosse, Lous Gouyats de l’Adou à Dax, Lous Crabots de Semisens à Saint-Vincent-de-Tyrosse, Lous Tchanques Chalosse à Montfort-en-Chalosse, Les Bergers de Seignanx à Ondres, Lous Bidaous à Boucau-Tarnos, Lous Capborruts à Saint-Pierre-du-Mont, Lous Toustem Amics à Brassempouy et Lous dé Bazats à Bazas.
Les plus anciens ont largement dépassé le demi-siècle. Lous Cadetouns, à Soustons, a été fondé en 1955 et compte aujourd’hui 77 membres, dont 35 échassiers, avec des tournées à l’étranger depuis 1961. Lous Tchancayres s’est créé en 1972 à Mont-de-Marsan et rassemble une centaine d’adhérents. Lous Esquirous date de 1969 à Biscarrosse.
À côté des spectacles de danse, la course sur échasses est une compétition organisée, inscrite à l’inventaire du patrimoine culturel immatériel en France depuis 2012. Elle se dispute par catégories d’âge, des poussins de moins de dix ans aux vétérans de plus de trente-cinq ans, sur des distances qui vont de 400 mètres à 5 kilomètres pour la vitesse, jusqu’au marathon et à des raids de 70 à 110 kilomètres. Le gymkhana, épreuve chronométrée avec obstacles, se court notamment pendant les fêtes de Dax. Les échasses de course n’ont plus la même forme que les échasses de danse : les premières se montent avec des chaussures d’athlétisme, les secondes gardent un appui de talon.