Le péloïde de Dax, la boue thermale qui porte un nom déposé
9 min de lecture
La boue appliquée aux curistes de Dax n'est pas ramassée sur une berge : elle est fabriquée allée du Bois de Boulogne par la Régie municipale des boues, avec du limon fossile extrait l'été dans les barthes de Saubagnacq, de l'eau minérale et des micro-organismes cultivés sur place. La maturation dure une semaine au minimum, à 42 °C, dans des cuves fermées de 20 000 litres. Plus de 230 000 sachets de 10 kg sortent chaque année du centre de production, chacun avec son numéro de lot et sa date limite. Terdax est une marque déposée ; péloïde est le nom générique, défini à Dax en 1949.
Le produit s’appelle Terdax. Il sort d’un centre de production situé allée du Bois de Boulogne, à Dax, et il est fabriqué par une régie municipale, avec trois matières premières : du limon prélevé dans les barthes de l’Adour, l’eau minérale de la ville, et des micro-organismes cultivés sur place. Les établissements thermaux de Dax et de Saint-Paul-lès-Dax en sont les seuls utilisateurs. Ils le reçoivent en sachets de dix kilos, numérotés.
Terdax est une marque, péloïde un nom générique
Les deux mots ne recouvrent pas la même chose, et la confusion est fréquente.
Péloïde vient du grec pêlos, la boue, et eidos, l’aspect. C’est un terme de vocabulaire médical, dont la définition a justement été adoptée à Dax, en 1949, par la Société internationale d’hydrologie médicale réunie en congrès : « produits naturels consistant en un mélange d’une eau minérale (y compris eau de mer et eau de lac salé), avec des matières organiques ou inorganiques, résultant de processus géologiques ou biologiques, ou à la fois géologiques et biologiques, utilisés dans un but thérapeutique sous forme d’enveloppements ou de bains ». Toute boue qui répond à ces critères est un péloïde. Balaruc, Barbotan, Saint-Amand-les-Eaux en utilisent, chacune la sienne. Les auteurs français du siècle dernier donnaient d’ailleurs un nom propre à chaque boue : daxine pour celle de Dax, cautérésine pour celle de Cauterets.
Terdax®, en revanche, est une marque, déposée par la Ville de Dax et portée par sa Régie municipale des boues. La mention « le péloïde de Dax® » est elle aussi protégée à ce titre sur les documents de la commune. Une marque protège un nom et désigne son titulaire. Elle ne fonctionne pas comme une appellation d’origine, qui lierait le produit à une aire géographique et imposerait un cahier des charges validé par un organisme extérieur. Ici, le cahier des charges est celui que la régie s’est donné, et qu’elle fait auditer. La marque sert d’ailleurs hors du soin thermal : depuis 2023, une gamme de cosmétiques, Dax & Terra, est formulée à partir de l’eau thermale et de la boue Terdax®.
Le limon fossile des barthes de Saubagnacq
La matière première minérale se trouve à Dax même, dans le quartier de Saubagnacq. Les barthes de l’Adour sont ces prairies humides que le fleuve inonde régulièrement, et sous lesquelles dorment les dépôts qu’il a laissés en se retirant, crue après crue, pendant des milliers d’années.
Ce limon fossile est extrait entre deux et six mètres de profondeur. Le chantier a lieu l’été, sur une quinzaine de jours, et sort environ 2 500 tonnes de matière, soit la consommation d’une année. La zone d’extraction autorisée couvre un peu plus de trois hectares, et son exploitation est encadrée par les services de l’État.
Le limon sorti n’est pas mis à l’air libre. Il est immédiatement stocké sous eau, ce qui l’empêche de s’oxyder et lui conserve ses propriétés. Chaque semaine, la quantité nécessaire est acheminée par bennes vers le centre de production, en fonction des commandes des établissements. Le stock passe l’hiver au fond de son bassin.
Une eau qui sort de terre à 62,5 °C
L’eau de Dax est d’origine météorique : ce sont des pluies infiltrées sur la bordure est du bassin aquitain, qui descendent en profondeur, se chargent en sels minéraux au contact de la roche et se réchauffent d’environ un degré tous les trente mètres. Le trajet souterrain dure plus de trois mille ans. L’eau ressort ensuite par plusieurs points de la ville.
La source principale, la Fontaine chaude, débite 120 mètres cubes par heure à 62,5 °C, pour une minéralisation d’un gramme par litre. La ville exploite cinq forages thermaux, qui fournissent environ un million de mètres cubes d’eau minérale par an ; la fabrication de la boue en consomme à elle seule quelque 200 000. Cette eau est chargée en calcium et en soufre, et le soufre a son rôle plus loin dans le procédé.
Limon et eau minérale sont mélangés dans un délayeur, appelé déliteur, équipé d’un axe de broyage, d’une balance et d’une pompe. La pesée détermine la quantité d’eau à ajouter pour atteindre la teneur visée. On obtient une crème homogène, qui passe ensuite sur un tamis vibrant à toile d’acier inoxydable, de maille 0,8 sur 3,1 millimètres. Gravillons, brindilles et débris organiques sont écartés là. Seules les particules inférieures à 800 microns continuent.
Les algues et la bactérie du soufre, cultivées sur place
La partie vivante du péloïde est produite à Dax, dans l’enceinte du centre. Sous serres, l’eau minérale chaude ruisselle en continu sur des rampes inclinées qui portent 480 mètres carrés de culture de cyanobactéries, les algues bleues. La saison de production va de mai à octobre. La récolte est broyée, conditionnée et congelée, puis décongelée à 7 °C au moment d’être incorporée, ce qui permet de tenir l’hiver.
Ces micro-organismes sont thermophiles, et c’est la chaleur qui les sélectionne : la flore d’origine du sédiment ne survit pas aux conditions de la maturation. Les espèces relevées dans la boue mûre sont cinq cyanophycées, Oscillatoria formosa, Phormidium tenue, Phormidium uncinatum et deux formes de Mastigocladus laminosus, accompagnées de deux diatomées, Nitzschia palea et Nitzschia thermalis. Mastigocladus laminosus est un thermophile strict, qu’on ne trouve que dans les sources chaudes, entre 45 et 60 °C. L’identification des souches est refaite tous les cinq ans, et chaque lot de boue fait l’objet d’un dosage de microcystines, les toxines que certaines cyanobactéries peuvent produire.
À côté des algues, une bactérie : Clostridium bifermentans, un bacille anaérobie à Gram positif, spécifique des limons de l’Adour, dont la souche est référencée par l’Institut Pasteur. Elle est cultivée en laboratoire et incorporée au début de la maturation. Elle travaille sur le cycle du soufre et transforme les sulfates de l’eau minérale en sulfures. La couleur sombre de la boue et son odeur viennent de cette réaction.
Une semaine à 42 °C dans des cuves de 20 000 litres
La maturation est l’étape qui fait le produit. Pâte tamisée, algues décongelées et clostridium sont réunis dans des fermenteurs fermés de 20 000 litres, brassés en permanence pour favoriser les échanges. La température est maintenue autour de 42 °C. La durée est d’une semaine au minimum, et six contrôles microbiologiques sont conduits par fermenteur. Température et pression sont suivies en continu, avec alarme et astreinte du personnel.
Ce délai est le résultat d’un procédé industriel. Dans les bourbiers naturels, où les malades venaient s’enfouir avant que la ville n’organise la production, la même transformation demandait de six à douze mois. Il en reste un témoin visible : le Trou des Pauvres, sur la berge de l’Adour en contrebas du casino, l’une de ces sources chaudes où le limon déposé par les crues mûrissait tout seul.
Le numéro de lot suit le sachet jusqu’à la cabine
À la sortie du fermenteur, la boue est conditionnée en sachets hermétiques de dix kilos, regroupés par bacs de vingt. Sur chaque sachet figurent le poids, le numéro du lot de préparation et la date limite d’utilisation optimale. Les sachets ne partent pas tout de suite : ils attendent en stock que le laboratoire municipal ait validé le lot.
Ce laboratoire est accrédité par le Cofrac selon la norme ISO 17025. Un contrôle libératoire est réalisé tous les deux cents sachets. Il porte sur les paramètres physico-chimiques, pH, densité, viscosité, taux d’humidité, et sur la microbiologie : coliformes thermotolérants, staphylocoques dorés, Pseudomonas aeruginosa, Candida albicans, clostridium sulfito-réducteurs. Le lot n’est expédié qu’une fois l’analyse conforme, et le résultat est archivé sous le numéro de lot.
Le contrôle ne s’arrête pas à la livraison. La régie organise des prélèvements inopinés dans les établissements thermaux, pour vérifier que la boue en cabine correspond bien à celle qui est partie du centre. La Régie des boues est certifiée Aquacert HACCP sécurité sanitaire depuis 2011, maintenue par audits de suivi, et travaille sous référentiel ISO 22716, celui des bonnes pratiques de fabrication cosmétiques. S’y ajoute la charte Qualitherme, établie conjointement par la régie, les établissements et les médecins thermaux de la station.
L’application : 42 °C, un quart d’heure, sur prescription
Le péloïde s’applique chaud, en couche épaisse, directement sur les articulations que la prescription du médecin thermal désigne : genoux, mains, hanches, dos, nuque. Aux Thermes, l’un des établissements dacquois, l’application se fait à 42 °C et dure quinze minutes ; la fourchette habituelle des applications de boue en France va de 36 à 44 °C pour dix à vingt minutes, et le soin est ajusté à la réaction de chacun.
Chaque curiste a son seau étiqueté, rempli de vingt kilos de boue. Après le soin, la couche au contact de la peau part à la douche, le reste est récupéré et le seau est recomplété avec du produit neuf. Sur trois semaines, un curiste consomme de l’ordre de 44 kilos. Aucun seau ne passe d’un patient à l’autre.
La cure conventionnée dure dix-huit jours de soins et se prescrit. À Dax, deux orientations thérapeutiques sont agréées : la rhumatologie et la phlébologie. La fibromyalgie, souvent citée par les établissements, est prise en charge dans le cadre de l’orientation rhumatologie, et non comme une orientation distincte. Pour l’évaluation du service rendu, la ville renvoie à deux essais cliniques publiés, Thermarthrose pour la rhumatologie et Thermes & Veines pour la phlébologie.
La boue ne sert qu’une fois
Au départ du curiste, sa boue sort définitivement du circuit. Elle n’est jamais réutilisée, ni recyclée dans un autre seau. Les équipes de la régie la reprennent dans les établissements, la conditionnent dans des sachets biodégradables à base de fécule de pomme de terre, et la remettent en milieu naturel.
Sa destination est la carrière dont elle est sortie. La boue usagée sert de matériau principal au réaménagement des zones d’extraction de Saubagnacq, sous le suivi des services de l’État, avec création d’une mare et ensemencement d’espèces herbacées. Le limon repart donc là où il a été pris, un an ou deux plus tard, chargé du travail des bactéries.
Le centre de production se visite. La visite est organisée par l’office intercommunal de tourisme et du thermalisme du Grand Dax, 11 cours Foch, au 05 58 56 86 86, sur réservation, à 7 € et gratuitement pour les moins de douze ans. Rendez-vous 6 allée du Bois de Boulogne, desservi par la ligne 5 du réseau Couralin, arrêt Golf. Environ 7 000 personnes la suivent chaque année.
Ce procédé situe Dax à part. La plupart des stations françaises appliquent des boues dites extemporanées, mélangées juste avant le soin à partir d’une argile et de l’eau de l’établissement, sans phase de maturation ni flore bactérienne. La comparaison vaut pour le voisinage : Cambo-les-Bains, l’autre station thermale du secteur, propose elle aussi des applications de boue chaude, mais son eau sulfurée sort à 22 °C, loin des 62,5 °C dacquois.