Le gemmage, le métier de résinier et ce qu'il a laissé dans la forêt landaise
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Pendant un siècle et demi, la forêt landaise a vécu de sa résine. Le résinier ouvrait une entaille dans le tronc au hapchot, la ravivait chaque semaine, et recueillait la gemme dans un pot de terre inventé en 1840. Ils étaient 15 000 à l'apogée pour 180 millions de litres par an ; ils n'étaient plus que 76 en 1989, et la dernière campagne a eu lieu en 1990. Les cicatrices, elles, sont toujours sur les arbres.
La gemme n’est pas de la sève. C’est une oléorésine que le pin maritime fabrique pour refermer ses blessures, et tout le métier tient dans cette phrase : le résinier blesse l’arbre, l’arbre répond, et l’homme récupère la réponse avant qu’elle ne durcisse. Mêlée à l’eau de pluie et aux impuretés qui tombent dedans, la résine récoltée prend le nom de gemme.
Ce liquide a fait vivre la forêt des Landes de Gascogne pendant un siècle et demi. Il n’en reste aujourd’hui aucune production, mais des millions de troncs marqués.
Ce qu’on tirait de la gemme
La gemme brute ne sert à rien telle quelle. Elle passe à la distillerie, où la chaleur la sépare en deux produits qui n’ont ni le même état ni les mêmes usages : environ 70 % de colophane, 20 % d’essence de térébenthine et 10 % d’eau.
L’essence de térébenthine est le liquide volatil. Elle a servi de solvant et de diluant pour les peintures et les vernis, puis de matière première à la chimie de synthèse et à la pharmacie. La colophane est le résidu solide, cassant, ambré. On la retrouve dans les encres d’imprimerie, les savons, les linoléums, les colles, le calfatage des bateaux, et sous les doigts de quiconque a tenu un archet de violon ou joué à la pelote.
Autrement dit, un produit forestier alimentait une industrie chimique. C’est ce qui explique l’ampleur du système, et c’est aussi ce qui a causé sa fin.
La care, le hapchot et le pot
Le geste central s’appelle le piquage. Le résinier entaille l’écorce puis le bois vif d’un coup ascendant, avec un hapchot, une lame recourbée montée perpendiculairement à un long manche. L’entaille s’appelle la care. Elle est étroite, verticale, et elle se referme d’elle-même en quelques jours. D’où la nécessité d’y revenir.
Chaque passage enlève un copeau et rouvre la plaie un peu plus haut. Sur une campagne, la care monte donc le long du tronc ; sur plusieurs années, elle finit par courir sur des mètres. Les vieux pins qui portent une longue balafre argentée, du pied jusqu’à hauteur d’homme et au-delà, ne sont pas des arbres malades. Ce sont des arbres gemmés.
Le pot Hugues, 1840
Avant lui, la gemme coulait dans un creux taillé au pied de l’arbre et ramassait tout ce qui traînait au sol. Pierre Hugues met au point en 1840 un pot en terre cuite fixé sous la care, maintenu par une lamelle de zinc légèrement incurvée, le crampon, et soutenu par un clou planté dessous.
Le dispositif paraît rudimentaire. Il change pourtant deux choses à la fois : la gemme reste propre, donc elle vaut plus cher, et le pot se déplace vers le haut au rythme de la care, année après année. On appelle ce montage le système ascensionnel. Il s’est généralisé dans la seconde moitié du XIXᵉ siècle et il a tenu jusqu’à la fin.
La récolte proprement dite, l’amasse, se fait quatre à six fois dans la saison selon l’âge du pin et la vitesse d’écoulement. Le résinier vide les pots dans une escouarte, un récipient de bois puis de zinc d’une contenance de seize litres, qu’il porte jusqu’aux barriques.
Une campagne, mois par mois
Le calendrier ne laisse pas beaucoup de choix : la gemme coule quand il fait chaud, et pas quand il fait froid.
En février, on prépare. L’écorce est décollée à l’endroit de la future care, les crampons et les pots sont posés. La campagne démarre en mars, dès que le soleil suffit à faire couler la résine. D’avril à septembre, le piquage se répète toutes les semaines, et les amasses s’intercalent. En octobre et novembre, on racle ce qui a durci sur le tronc, le barras, qui se vend moins cher mais qui se vend.
L’hiver n’est pas un repos : c’est le moment de l’entretien de la parcelle, du débroussaillage et des travaux forestiers. Le résinier ne vivait pas huit mois sur douze.
Le métier, en chiffres
Un résinier expérimenté tenait jusqu’à sept mille pins répartis sur trente à quarante hectares. Chaque care rend un litre à un litre et demi de gemme par an, ce qui donne l’ordre de grandeur d’une saison : quelques milliers de litres, obtenus un pot après l’autre.
À l’apogée, ils étaient quinze mille dans les Landes et produisaient 180 millions de litres par an. Un arbre pouvait être exploité près de quatre-vingts ans.
Le statut variait selon l’endroit, et l’écart est notable. Sur le littoral, le résinier touchait un salaire fixe, indépendant de ce qu’il ramenait. Dans la Grande-Lande, il travaillait au métayage et partageait la récolte par moitié avec le propriétaire du bois. Il a fallu attendre une convention collective de 1968 pour que le statut de salarié s’impose, deux ans avant que tout ne s’effondre.
L’apprentissage prenait environ trois ans. Il se transmettait de père en fils, comme le reste de ce que la forêt landaise a produit de savoir-faire.
La fin, et pourquoi elle est venue si vite
La chute est brutale et elle se lit dans une seule colonne de chiffres. 472 résiniers professionnels en 1977, 223 en 1983, 76 en 1989. En 1990, plus aucun.
La cause n’est pas la disparition de la demande : la colophane et la térébenthine s’utilisent toujours. C’est l’approvisionnement qui a changé de continent. L’industrie chimique a trouvé de la gemme importée à un coût de main-d’œuvre sans rapport avec le nôtre, puis des équivalents issus de la pétrochimie. Un métier qui demandait trois ans d’apprentissage et une visite hebdomadaire à sept mille arbres ne pouvait pas s’aligner.
Dans les années 1950, l’activation chimique de la care avait pourtant permis d’espacer les passages à une fois tous les quinze jours au lieu d’une fois par semaine. Le gain de productivité est arrivé trop tard, et il n’a pas suffi.
Ce qu’on peut voir aujourd’hui
La réponse la plus honnête est aussi la plus simple : les arbres. Une balade dans un vieux peuplement suffit à repérer les cares, leurs bords en bourrelet et la trace des clous. Les pins gemmés sont partout entre les lacs du littoral et l’intérieur, et personne ne les signale.
Pour les bâtiments, la situation demande d’être précise, parce que plusieurs pages continuent d’annoncer un musée ouvert.
L’atelier de distillation de Luxey est le témoin le plus complet de l’industrie. Fondé en 1859 par Louis et Jacques Vidal, il a distillé jusqu’en 1954 et employé jusqu’à deux cents personnes. Ses quatre édifices sont inscrits au titre des monuments historiques par arrêté du 19 février 1990. Le Parc naturel régional l’avait acheté en 1975 et ouvert au public de 1976 à 2016.
Il a fermé ses portes au public en 2017. Des travaux de restauration du bâti et de mise en accessibilité s’y sont déroulés jusqu’en 2021 sous la direction de l’architecte du patrimoine Delphine Gramaglia. La commune de Luxey a racheté le site en 2021 et prépare une nouvelle programmation, en accès libre et en visite autonome. Le Parc a par ailleurs engagé en juin 2025 le retrait de son appellation « Musée de France ». Renseignez-vous avant de vous déplacer.
L’écomusée de Marquèze, à Sabres, reste la porte d’entrée du réseau. Il raconte la société agro-pastorale de la Grande-Lande, celle que l’assainissement des zones humides et la loi de 1857 ont fait basculer vers la forêt. C’est le même mouvement qui a fabriqué les résiniers : quand la lande à moutons est devenue une pinède, les bergers sont devenus gemmeurs.
Reste une chose que le paysage ne montre pas et qu’il faut se figurer. Une forêt gemmée n’est pas silencieuse comme celle d’aujourd’hui. Elle était parcourue toute l’année, entretenue arbre par arbre, et connue tronc par tronc par des gens qui la traversaient là où passent maintenant les pistes cyclables.