La poterie de Ciboure, reconnaître un grès basque et sa marque
9 min de lecture
La poterie de Ciboure a tourné soixante-seize ans, de 1919 à 1995, dans un ancien chai à baleinières au bord de la Nivelle. Le tampon sous le pied change quatre fois : le monogramme des trois fondateurs jusqu'en 1921, VE Ciboure de 1922 à 1945, R.F de 1951 à 1977, puis MFC. Entre 1945 et 1950, les nouveaux propriétaires ont continué de tamponner VE, et c'est là que dérapent la plupart des attributions. En vente publique, une grande pièce des débuts se paie 1 000 à 2 000 euros, une pièce de la période Fischer 30 à 200.
Une pièce de Ciboure se date par le dessous. Le tampon apposé sous le pied change quatre fois entre 1919 et 1995, et chaque changement correspond à un propriétaire. Retourner le vase avant de regarder le décor évite l’essentiel des erreurs d’attribution : de face, un pichet à danseurs peint en 1965 ressemble beaucoup à un pichet de 1930, et il vaut dix fois moins.
Un atelier de grès dans un ancien chai à baleinières
Trois hommes revenus de la guerre ouvrent la poterie en 1919, au bord de la Nivelle, dans le quartier du Golf à Ciboure. Le bâtiment servait à remiser les baleinières. Étienne Vilotte (1881-1957), ébéniste venu du Bourbonnais, apporte les fonds, met au point les pâtes et dessine les fours. Louis Benjamin Floutier (1882-1936), peintre toulousain, fixe le répertoire décoratif, un néogrec au trait clair sur fond noir. Edgard Marcel Lucat (1883-1953), qui signe Lukas, tourne les formes.
Lucat s’en va en 1921, Floutier l’année suivante. Vilotte poursuit seul avec sa femme Élise, dépose la marque le 17 mai 1922 et fait bâtir un peu plus en aval un ensemble qui réunit l’atelier, le magasin et le logement. En 1945, Rodolphe Fischer (1907-1977) et son épouse Suzanne rachètent l’affaire ; l’effectif passe de cinq à douze personnes pour suivre la demande. Leur fils Max et sa femme Carmen prennent la suite en 1977. La poterie ferme le 31 décembre 1995. Le four est rallumé une dernière fois le 11 décembre 1996, presque un an après.
Les quatre marques d’atelier, et ce qu’elles datent
La marque est appliquée au tampon sous le pied. Elle ne dit pas qui a peint la pièce, elle dit qui possédait l’atelier au moment où elle est sortie du four.
| Marque | Période | Ce qu'elle signifie |
|---|---|---|
| Monogramme en forme de patte | 1919-1921 | les initiales V, L et F des trois fondateurs |
| VE Ciboure | 1922-1945 | Vilotte Étienne, marque déposée le 17 mai 1922 |
| R.F Ciboure | 1951-1977 | Rodolphe Fischer, marque déposée à Bayonne le 17 mai 1951 |
| MFC | vers 1980-1995 | Max et Carmen Fischer |
La première marque est décrite tantôt comme une patte de chat, tantôt comme une patte d’ours. Elle n’est ni l’un ni l’autre : c’est l’entrelacs des trois initiales des fondateurs, dont les jambages composent une empreinte à plusieurs doigts. Elle ne couvre que deux années de production. Les pièces qui la portent sont les plus rares de l’atelier, et les plus chères.
Les années 1945 à 1950, la zone grise
Les Fischer achètent en 1945 et ne déposent leur marque qu’en 1951. Entre les deux, ils continuent de tamponner VE. Cinq années de production Fischer portent donc la marque du prédécesseur, et un grès marqué VE n’est pas nécessairement une pièce Vilotte. C’est l’écart le plus coûteux à l’achat. Le décor tranche : les gammes créées par Suzanne Fischer, décrites plus bas, n’existent pas avant 1945.
Le même flottement se répète à la génération suivante. Max et Carmen gardent le tampon R.F deux ou trois ans après 1977 avant de faire graver le leur.
Qui signait ses décors, et à quelles dates
La signature du décorateur, quand elle existe, se lit soit dans le décor lui-même, soit sous le pied à côté du tampon d’atelier. Sa présence ou son absence date presque aussi bien que la marque.
De 1919 à 1922, les pièces portent LF pour Floutier, ou LVK pour Lucat, associés au monogramme en patte. De 1922 à 1945, plus rien. Vilotte impose le seul tampon VE et les décorateurs cessent de signer, Pierre Almès faisant exception quelques fois. À partir de 1951, sous les Fischer, chacun signe de nouveau son travail, et les noms redeviennent lisibles au revers.
D’où une règle simple, qui vaut pour la grande majorité des pièces. Un grès portant un nom de décorateur écrit en toutes lettres est postérieur à 1950. Un grès de l’entre-deux-guerres ne porte qu’un tampon, et rien d’autre.
Les décorateurs, période par période
| Nom | Présence à la poterie | Décors |
|---|---|---|
| Louis Benjamin Floutier (1882-1936) | 1919-1922 | le néogrec sur fond noir, matrice de tout le reste |
| Pierre Almès | 1920-1922, puis à partir de 1924 | scènes grecques et pastorales, lustres métalliques |
| Jean Léon (1893-1985) | à partir de 1921 | signature rare, recherchée pour cette raison |
| Mademoiselle Morisson | à partir de 1924 | première femme décoratrice de l'atelier |
| Pedro Garcia de Diego (1904-1969) | à partir de 1927 | vases grecs, paysages |
| Richard Le Corrone (1909-1977) | à partir de 1928 | danses et travaux des champs, trait très reconnaissable |
| Chaf (1880-1969) | 1940-1952 | caricature et aquarelle portées sur le grès |
| Maria Fernandez | 1946-1952 | vases tulipe et vases bursiformes |
| Maurice David | 1948-1958 | neveu de Garcia de Diego |
| Roger Berné (1933-2002) | 1951-1969 | mène en parallèle une œuvre personnelle |
| Carmen Fischer (née en 1934) | à partir des années 1950 | néogrec, néobasque, gamme Fleurs de lotus |
| Madeleine Moreau | période Fischer | Fleurs de pommier, edelweiss, décor très fin |
Deux noms de ce tableau valent qu’on s’y arrête. Pedro Garcia de Diego arrive en 1927 de la fabrique Mauméjean, quitte l’Espagne en 1936 et se retrouve déporté de 1943 à 1945 ; sa fille Carmen entre jeune à la poterie et épouse Max Fischer en 1952, ce qui fait passer le nom d’un atelier à sa dernière génération de propriétaires. Richard Le Corrone, lui, travaille par périodes, alternant l’atelier et des emplois de barman, ce qui explique que sa production s’étale sur plusieurs décennies sans être continue.
Quelles terres, quelles cuissons, quelles couleurs
Quatre matières entrent dans la pâte : l’argile gris-rosé de Ciboure, l’argile rouge livrée par les tuileries de Biarritz, le feldspath de Louhossoa et une terre blanche réfractaire des Charentes. L’argile locale donne au tesson sa teinte beige rosé, que l’on voit sous le pied non émaillé ou sur la tranche d’un éclat.
Deux cuissons se suivent. Le dégourdi monte à 900 °C et donne le biscuit, poreux, sur lequel on peut peindre. La seconde va de 1 200 à 1 300 °C, et c’est là que le grès vitrifie. La différence se vérifie à l’oreille et au doigt : un grès cuit à cette température sonne clair et ne boit pas l’eau, une faïence reste poreuse sous sa couverte et se raye plus facilement.
Les décors sont peints à la main, à l’oxyde métallique, et deux oxydes suffisent à tout. Le noir appliqué en plein cuit noir brillant ; étendu à l’eau, il vire au bleu puis au vert. Le rouge en plein cuit brun ; dilué, il descend du sable au rouge sombre. C’est pourquoi une palette qui semble compter six couleurs n’en compte que deux, et pourquoi un même trait change de ton sur sa longueur. Chaque pièce était décorée séparément. Deux vases du même modèle ne portent jamais exactement le même dessin.
Jorraila, Arroka et les gammes d’après-guerre
Suzanne Fischer crée après 1945 le style Jorraila, dont le nom vient de l’euskara. Elle en avait trouvé le motif au Musée Basque de Bayonne, dans les stèles discoïdales et dans les linteaux gravés des maisons basques.
Le procédé se reconnaît à l’œil nu. La pièce est tournée, séchée plusieurs jours, puis, avant toute cuisson, le motif géométrique y est dessiné au crayon. Le décorateur incise le contour à la pointe à tracer, puis pique le fond du décor pour que le dessin se détache en relief. Le résultat sort brun foncé, mat, anguleux.
Au début des années 1960 arrive Arroka, le rocher en basque. De la barbotine, c’est-à-dire de l’argile étendue d’eau, est appliquée à l’éponge sur le biscuit. Quand elle commence à durcir, des feuilles et des fleurs tourbillonnantes y sont ciselées. La pièce passe ensuite dans un bain d’oxyde qui la teint en camaïeu, bleu, vert ou brun. La surface reste grumeleuse sous la main. Aucune pièce d’avant-guerre n’a cet aspect.
Suzanne Fischer signe aussi les gammes Clara, Carole et Alexa, en émaux colorés, et Carmen Fischer les Fleurs de lotus. Ces noms reviennent dans les catalogues de vente. Ils datent une pièce à la décennie près, même quand le tampon a été mal lu.
Ce que les pièces valent en vente publique
L’écart entre les périodes est brutal. Le record connu remonte à avril 2017 : un vase oblong à décor antique est parti à 16 120 euros frais compris chez Côte Basque Enchères. En avril 2018, Carrère & Laborie a vendu à Pau un grand vase amphore à décor antique de la période Floutier-Lucat-Vilotte, adjugé 12 000 euros au marteau, soit 14 760 euros frais compris. En 2024, un vase ovoïde de la période Vilotte a atteint 6 200 euros chez Artcurial.
Ces trois chiffres concernent des pièces d’exception. Pour les grandes productions Art déco des deux premières périodes, la fourchette ordinaire s’établit entre 1 000 et 2 000 euros. La période Fischer se négocie bien plus bas : 100 à 200 euros pour un service ou une pièce de belle taille, 30 à 80 euros pour un petit objet. Un exemple donne la mesure du bas de cote. Un vase de 7,2 centimètres marqué VE et signé R. Le Corrone, décrit au catalogue avec un éclat ancien repeint à la base, estimé 20 à 40 euros, est parti à 60 euros.
Trois éléments font le prix, dans cet ordre : la période, le nom du décorateur, l’état. Le troisième figure au catalogue, et un éclat au pied se paie.
Où voir des Ciboure aujourd’hui
Le Musée Basque et de l’histoire de Bayonne, 37 quai des Corsaires, conserve des poteries de Ciboure depuis 1994, entrées par dons, auxquelles se sont ajoutés en septembre 2018 deux vases et un pichet de la période Vilotte. Le musée ouvre du mardi au dimanche de 10 h à 18 h, le jeudi de 13 h à 20 h avec entrée gratuite de 18 h à 20 h, et ferme le lundi ainsi que le jeudi matin. Plein tarif 11 euros, tarif réduit 8 euros, gratuit pour les moins de 26 ans et le premier dimanche du mois.
C’est ce musée qui a monté, du 18 juillet 2020 au 3 janvier 2021, la première exposition monographique consacrée à l’atelier : 450 pièces empruntées à 45 collections, sous le commissariat de Sabine Cazenave et Jacques Battesti. Son catalogue reste le document de référence pour qui veut aller plus loin dans les marques et les attributions : La poterie d’art de Ciboure 1919-1995, bilingue français-basque, 208 pages, environ 350 illustrations, éditions Le Festin, 2020, ISBN 978-2-36062-266-5.
À Ciboure même, le magasin historique de la poterie tient toujours debout au bord de la Nivelle, 1 rue Arnaud Massy, et abrite une galerie d’antiquités spécialisée dans le grès de l’atelier. Le CIAP Les Récollets, 2 quai François Turnaco, installé dans l’ancien couvent des Récollets, traite la poterie dans son parcours sur l’architecture et le patrimoine de la baie de Saint-Jean-de-Luz. Il ouvre du mardi au dimanche de 10 h à 18 h en juillet et août, du mardi au vendredi de 14 h à 18 h et le samedi de 10 h à 13 h et de 14 h à 18 h en avril, mai, juin, septembre et octobre. Entrée 6 euros l’été, 4 euros hors saison, gratuit pour les moins de 18 ans.
Reste la salle des ventes. Les maisons de la côte et de Pau font passer des Ciboure plusieurs fois par an, l’exposition d’avant-vente reste le seul endroit où l’on prend les pièces en main, où on les retourne et où l’on compare les tampons d’une période à l’autre. Plus personne ne produit le grès de Ciboure. La céramique basque en activité se cherche ailleurs : la poterie Goicoechea tourne la terre cuite à Ossès depuis 1960 et tient une boutique à Saint-Jean-de-Luz, et d’autres ateliers travaillent à La Bastide-Clairence.