La faïence de Samadet, cent ans de manufacture royale dans la Chalosse
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Un arrêt du Conseil du roi, daté du 25 mars 1732, autorise l'abbé de Roquépine à ouvrir une faïencerie sur ses terres de Chalosse et interdit à quiconque de le concurrencer à vingt lieues à la ronde. Les fours s'éteignent en 1838, après un peu plus d'un siècle. Aucune pièce ne porte de marque de fabrique : l'attribution passe par l'émail blanc épais, la rose de manganèse et la palombe en camaïeu vert. Le musée départemental du village en expose environ trois cents, pour 4,50 € l'entrée.
La faïencerie de Samadet naît d’un texte administratif. Un arrêt du Conseil du roi, rendu à Versailles le 25 mars 1732, autorise l’abbé Charles Maurice du Bouzet de Roquépine, baron de Samadet, à installer un atelier de faïence sur ses terres. L’acte lui accorde un privilège de vente de vingt ans et interdit toute concurrence dans un rayon de vingt lieues. L’établissement porte dès lors le titre de manufacture royale de « fayance », avec l’orthographe du temps. Le privilège sera reconduit en 1752, puis en 1782.
Pourquoi une faïencerie s’installe dans un bourg de Chalosse
Le sous-sol fournissait presque tout. Argile grasse, marne, sable fin : la pâte et l’émail se trouvaient sur place, et les forêts voisines donnaient le bois qu’un four à faïence dévore. Restait à sortir les caisses. L’Adour coule à quelques kilomètres, et les galupes, ces barques à fond plat qui descendaient le fleuve, portaient la marchandise jusqu’au port de Bayonne. Le bourg se tenait par-dessus le marché sur la route qui relie Bordeaux à Pau.
Roquépine n’était pas faïencier. Il débaucha un homme du métier, Le Pâtissier, formé à la faïencerie Hustin de Bordeaux, qui prit la direction de l’atelier et lui donna ses premiers modèles. Sous sa conduite, la production inonda les marchés du Gers et du Béarn. Le Pâtissier fut assassiné en 1758. Pierre Simon Vaudoyer lui succéda jusqu’en 1764, puis Jean Darbins, dont le nom reste attaché aux camaïeux verts.
Ce qui sortait des fours, et où ça se vendait
Le catalogue ne se limitait pas à la vaisselle, même si les assiettes, les plats et les soupières en faisaient l’essentiel. On y trouvait aussi les objets de toilette d’une maison du XVIIIe siècle, plats à barbe et bassins, et des pièces de salon : bougeoirs, écritoires, pichets, fontaines murales. Les habitudes de table changeaient alors, et la faïence remplaçait l’étain et le bois dans des familles qui n’avaient jamais possédé d’argenterie.
La manufacture tenait ses propres magasins. Les premiers ouvrent à Bayonne, à Dax et à Aire, puis le réseau gagne Auch, Cahors, Montauban, Toulouse et La Rochelle. Par Bayonne, des caisses partaient jusqu’aux Antilles. Là où Bordeaux visait la noblesse et la haute bourgeoisie, Samadet fabriquait pour une clientèle de campagne et de petites villes, ce qui explique à la fois le volume produit et la rusticité de certaines séries tardives.
Les décors, période par période
Les vingt premières années travaillent en camaïeu bleu, dans le sillage de Rouen : lambrequins, ferronneries, brindilles, guirlandes et festons courent sur le marli des assiettes. Le modèle était celui de toute la faïence française de l’époque, et les peintres passaient d’une manufacture à l’autre en emportant leurs répertoires.
Vers 1755, la palette change. Le camaïeu vert s’installe, avec des grotesques, des chinois et surtout ce décor à la palombe qui n’appartient qu’à Samadet : un oiseau posé au centre du fond, cerné d’un semis léger. Jean Darbins est à l’origine de cette série verte, qui court des années 1760 aux années 1790. Les premiers fonds jaunes apparaissent au même moment, sous une influence venue du Midi.
Le polychrome s’impose ensuite. Sur l’émail blanc, les peintres posent des roses, des œillets, des tulipes, des bleuets, des chardons et des papillons, en mêlant le mauve du manganèse au bleu, au jaune et au vert. Le bouquet le plus recherché associe une grosse rose de manganèse et un œillet. À partir de 1765, la production se concentre largement sur les faïences à fond jaune, décorées de feuillages, de fruits, d’oiseaux et de petits personnages.
Après 1784, les ouvriers les plus qualifiés partent. Le trait s’épaissit, les séries se simplifient, la manufacture se replie sur la vaisselle domestique bon marché. Une assiette de cette période n’a plus grand-chose à voir avec un plat des années 1750.
Reconnaître une pièce de Samadet
Un point désarçonne les acheteurs : la manufacture n’a jamais apposé de marque de fabrique. Les pièces sortaient anonymes, les exceptions signées sont rares et les pièces datées plus rares encore. Aucun monogramme, aucun nom de lieu au revers ne viendra jamais confirmer une attribution.
Les trois petits points en triangle qu’on voit au dos des assiettes n’y changent rien. Ce sont les traces des pernettes, les supports de terre réfractaire qui séparaient les pièces dans le four pour que les émaux ne se soudent pas entre eux. Toutes les faïenceries de grand feu du XVIIIe siècle en laissaient. Ces trois points situent une époque et une technique, pas un atelier.
L’attribution repose donc sur trois choses : l’émail, la palette et le motif. L’émail de Samadet est blanc et franchement épais, une couche opaque qui porte tout le décor.
La palette, elle, est celle du grand feu : les couleurs sont posées sur l’émail cru et cuisent avec lui, en une seule fournée à haute température. Peu d’oxydes tiennent ce régime. Le cobalt donne le bleu, le manganèse le mauve et le brun-violet, le cuivre le vert, l’antimoine le jaune. La rose de Samadet est une rose de manganèse : elle tire sur le mauve et sur le lie-de-vin, jamais sur le carmin des roses peintes au petit feu, dans cette seconde cuisson plus douce que la porcelaine et les faïences fines ont popularisée ensuite.
Restent les motifs, et c’est par eux que la manufacture se signe. La palombe en camaïeu vert lui appartient en propre. Le bouquet à la grosse rose de manganèse flanquée d’un œillet, souvent accompagné d’un papillon, vient juste après. Le fond jaune, enfin, est assez rare dans la faïence française pour orienter une attribution vers le Sud-Ouest, et vers Samadet pour la seconde moitié du siècle.
À l’inverse, certains décors ne prouvent rien du tout. Le camaïeu bleu à lambrequins descend de Rouen et se retrouve dans la moitié des faïenceries françaises. Les grotesques viennent de Moustiers, les chinois circulaient dans toute l’Europe, et les formes des premières années ont été copiées sur Bordeaux, d’où venait le premier directeur. Une assiette bleue à lambrequins peut sortir de Samadet. Elle ne le dira pas.
Le déclin, puis l’arrêt de 1838
La porcelaine arrive sur le marché à partir de 1770 et déclasse la faïence de grand feu en quelques années. Les faïences fines anglaises, moins chères et plus régulières, achèvent le travail. Le déclin de Samadet est engagé avant même la Révolution, qui désorganise ensuite les circuits de vente et la clientèle.
Pierre Duviella, nommé à la tête de l’établissement en 1810, tenta de relancer la production. Le coût du bois, celui des matières premières et le prix d’ouvriers spécialisés devenus introuvables eurent raison de l’entreprise. La production cesse en 1838, et les bâtiments disparaissent peu après. L’emplacement de la manufacture s’appelle aujourd’hui la place de la Faïencerie.
Voir les faïences : le musée départemental
Le musée est né en 1968 d’une association de village, le Comité de la faïencerie, qui rassemblait des pièces depuis des années. Le Département des Landes en a repris la charge en 1998, et l’établissement porte l’appellation Musée de France depuis le 17 septembre 2003. Les collections comptent environ 2 600 objets ; à peu près trois cents faïences de Samadet du XVIIIe siècle sont exposées.
La visite tient en trois salles. La première raconte l’histoire de la manufacture royale et détaille les étapes de fabrication : la préparation de la terre, le tournage, la première cuisson, l’émaillage, la pose du décor sur l’émail cru, la seconde cuisson. La deuxième porte sur les décors eux-mêmes et sur les influences qui les ont formés, en suivant ces peintres qui passaient d’une manufacture à l’autre. La troisième quitte la faïence pour l’histoire de la table, du Moyen Âge à nos jours, du service à la française au service à la russe.
Le deuxième dimanche de chaque mois, de 15 h 30 à 16 h 30, des bénévoles font une démonstration de tournage et de décoration. Le premier week-end du mois, l’entrée est gratuite pour tout le monde.
Horaires, tarifs et adresse
Les horaires changent deux fois dans l’année. Du 15 février au 30 juin, puis du 1er octobre au 15 novembre, le musée ouvre de 14 h à 18 h. Du 1er juillet au 30 septembre, il ouvre de 10 h à 12 h et de 14 h à 18 h 30. Il est fermé le lundi toute la saison, ainsi que le 1er mai, le 1er novembre et le 11 novembre. Hors saison, il reçoit les groupes et les scolaires sur réservation.
L’entrée coûte 4,50 € en plein tarif et 3,50 € pour les étudiants, les demandeurs d’emploi, les bénéficiaires du RSA et les groupes à partir de dix personnes. Elle est gratuite pour les moins de 25 ans, pour les personnes en situation de handicap et leur accompagnateur, et pour les habitants de Samadet. Adresse : 2378 route d’Hagetmau, 40320 Samadet. Téléphone : 05 58 79 13 00. Le bâtiment est de plain-pied et accessible en fauteuil, le parking est gratuit.
La Maison de la céramique, place de la Faïencerie
À l’emplacement de l’ancienne manufacture, un second lieu s’est ouvert, tourné vers la céramique d’aujourd’hui : une maison landaise prolongée d’une extension contemporaine, au milieu d’un jardin. On y voit une collection permanente de pièces contemporaines, une exposition renouvelée chaque saison et le travail de la dernière faïencière du village. L’entrée est libre, de juin à septembre, du mardi au dimanche de 14 h 30 à 19 h, jours fériés compris. Téléphone : 05 58 79 65 45.
Deux autres villages des environs vivent encore de leurs ateliers : La Bastide-Clairence et ses artisans, et Mauléon, capitale de l’espadrille.