Le dossier
L'artisanat du Pays Basque et des Landes, les objets et les ateliers qui tiennent encore
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Onze objets portent l'artisanat des Landes et du Pays Basque, et chacun garde un point de fabrication qui sépare l'atelier de la boutique de souvenirs. Quatre ateliers cousent encore l'espadrille dans la vallée de Mauléon, quand dix millions de paires arrivent d'Asie chaque année. Une seule maison fabrique la chistera en France, à Anglet, à raison de vingt à vingt-cinq heures par panier. Le linge basque a son indication géographique depuis le 13 novembre 2020 ; la poterie de Ciboure, elle, a cuit son dernier four le 31 décembre 1995.
Deux choses portent le même nom dans les boutiques de la côte. D’un côté des ateliers qui fabriquent sur place, avec des gestes qu’on peut aller regarder. De l’autre des objets basques cousus, imprimés ou moulés ailleurs, posés au même comptoir et parfois au même prix. L’étiquette ne les sépare pas. Le point de fabrication, si : sur chacun de ces objets, il reste un détail que l’atelier ne contourne pas et que la copie ne reproduit pas. Ces ateliers vont de Mont-de-Marsan à Hendaye, avec quelques concentrations connues, Mauléon pour l’espadrille et La Bastide-Clairence pour ses artisans.
Le makhila et les cicatrices du néflier
La tige de néflier passe une dizaine d’années sur pied avant d’atteindre le diamètre voulu. Pendant cette croissance, l’artisan entaille l’écorce de l’arbre vivant. Les plaies se referment en bourrelets, et c’est ce relief de cicatrisation qui donne au bâton fini son aspect noueux. Le bois est ensuite écorcé, puis vieilli une dizaine d’années dans le grenier de l’atelier avant la teinture. Une vingtaine de pièces entrent dans l’assemblage : virole, poignée, lanière, tresse de cuir de chevreau, dard supérieur, pointe inférieure. Le pommeau se dévisse et découvre la pointe d’acier.
Le détail qui tranche se touche autant qu’il se voit. Sur un makhila d’atelier, le décor du bois est en relief, obtenu sur l’arbre avant la coupe ; sur une imitation, il est creusé ou brûlé après coup dans un bâton lisse. Deuxième point de contrôle : la virole. Elle porte le nom du propriétaire et une devise en basque, frappés à la commande, plus la marque de l’atelier. Une virole nue signale un objet fabriqué en série.
Trois ateliers travaillent le makhila sur le territoire. Ainciart Bergara tient boutique à Larressore, face au fronton ; la famille fabrique depuis la fin du XVIIIe siècle, Liza Bergara dirige l’atelier depuis 2019, et Xavier Retegui y a reçu le titre de maître d’art du ministère de la Culture. À Anglet, quartier Hardoy, Éric Burel Etchegoin fabrique sous le nom de Talaia, en néflier scarifié pour les modèles traditionnels et en frêne pour les autres. À Hendaye, quartier Sopite, Fernando Zapirain travaille le néflier et le métal appris de son grand-père ferronnier. L’attente dépasse dix-huit mois à Larressore.
L’espadrille : la couture, pas le nom sur la semelle
Quatre ateliers cousent encore dans la vallée de Mauléon. Prodiso, dirigée depuis 1977 par la famille Errecart, sort huit paires sur dix en cousu main. Don Quichosse, à Mauléon-Licharre, fabrique toujours son modèle 425. Zétoiles coud à Chéraute depuis 1947. Arsène, installée à Libarrenx, est la dernière arrivée. Ensemble, ils produisent environ 800 000 paires par an, vendues entre trente et quatre-vingts euros. Sur les douze millions d’espadrilles achetées chaque année en France, dix millions viennent d’Asie, à moins de huit euros la paire.
La semelle part d’un fil de jute tressé. La tresse est enroulée en spirale sur un plateau de bois tournant, autour de chevilles placées à la pointure voulue. Une machine à commande manuelle, la Millet, traverse la spirale d’une longue aiguille et la coud sur elle-même. Des billes de caoutchouc portées à haute température sont ensuite pressées dix minutes contre cette semelle. La toile de coton, coupée à la scie à ruban ou à l’emporte-pièce, est enfin cousue sur la corde.
C’est là que ça se joue. Sur une espadrille cousue, le fil traverse la corde et se voit point par point tout autour de la semelle, avec des irrégularités. Sur une espadrille collée, la toile est prise dans un liseré de caoutchouc régulier au millimètre, sans un fil apparent. Le mot Mauléon imprimé sous la semelle ne prouve rien : la demande d’indication géographique déposée sous le numéro IG 16-002 a été rejetée, et n’importe quel fabricant peut apposer ce nom. Les ateliers ont répondu par une marque collective, qui exige que le tressage, le moulage, la couture, la vulcanisation et la découpe se fassent dans la vallée.
Le linge basque, une rayure tissée ou imprimée
La toile vient de la mante à bœufs, un lainage jeté sur le dos des bêtes pour les protéger des parasites, passé ensuite au linge de table et de maison. La lecture courante fait des sept rayures les sept provinces basques. Retenir surtout ceci : la rayure est un fil, pas une encre.
Le contrôle prend deux secondes et se fait sur n’importe quel étal. Retournez le torchon. Une rayure tissée traverse l’étoffe et se retrouve à l’identique sur l’envers. Une rayure imprimée s’arrête à la surface et laisse un revers pâle. La même vérification vaut sur les marchés du Pays Basque, où le linge d’importation voisine avec le linge tissé dans le département.
L’indication géographique « linge basque » a été homologuée par l’INPI le 13 novembre 2020, à la demande du syndicat des tisseurs créé en 1953. Le cahier des charges impose que l’ourdissage, le nouage, l’enfilage et le tissage se fassent dans les Pyrénées-Atlantiques, à partir de coton et de lin, et couvre aussi la confection des nappes, torchons, coussins, rideaux et toiles de transat. Trois maisons tissent encore : Lartigue 1910, à Ascain et à Bidos, quatre générations de tisserands ; Tissage Moutet, à Orthez depuis 1919 ; Ona Tiss, à Saint-Palais, dans le tissage ouvert par François Hourcade après la guerre. Deux de ces trois adresses sont en Béarn, pas au Pays Basque.
Le béret est béarnais, un seul atelier le fait au Pays Basque
L’industrie du béret naît au XIXe siècle à Oloron-Sainte-Marie, ville de carrefour où se croisaient les routes de transhumance du Béarn, de la Chalosse, du Labourd et du Vic-Bilh. Le nom qui a fait le tour du monde vient d’ailleurs : Napoléon III, en séjour sur la côte, voit la coiffe sur les pêcheurs et les paysans et parle de béret basque. L’appellation lui a survécu, l’origine béarnaise beaucoup moins.
Le fil écru est tricoté, remaillé, puis feutré : la laine se rétracte, les mailles se ferment et le tricot devient feutre. Suivent la teinture, l’enformage, le grattage, le tondage, le décatissage et le garnissage. Trois ateliers font encore ce travail dans le Sud-Ouest, contre plus de trente il y a trente ans. Laulhère occupe à Oloron-Sainte-Marie le site où la maison est née en 1840 et sort près de 300 000 pièces par an. Le Béret Français, entreprise du patrimoine vivant depuis janvier 2016, a rassemblé sa production à Bayonne en 2018. La Manufacture de bérets travaille à Orthez, fondée par un ancien de chez Laulhère.
Le signe se cherche à l’intérieur. Un béret d’atelier porte un bandeau de cuir cousu, marqué au nom du fabricant, et une coiffe doublée ; chez Laulhère, un rivet métallique double le marquage. Un béret sans nom sous le bandeau ne dit pas d’où il vient, et c’est déjà une réponse.
La chistera, un seul atelier en France
La maison Onena a été fondée en 1887 à Bayonne et travaille aujourd’hui à Anglet, allée des Liserons. Jean-Louis et Pierre Gonzalez y font la totalité des chisteras fabriquées en France, sur cinq générations. Le châtaignier est choisi en tiges de cinq à six ans, fendu en quartiers, séché, puis cintré en carcasse et en côtes. L’osier est plané en lamelles et tissé à travers cette carcasse. Le cuir, chèvre ou vachette, est coupé et cousu sur une machine centenaire. Comptez vingt à vingt-cinq heures par panier. L’atelier en sort environ cent vingt par an. Il est labellisé entreprise du patrimoine vivant depuis décembre 2018.
Trois métiers dans un seul objet : la charpente du bois, la vannerie de l’osier, la couture du cuir. Un panier de jeu se prolonge par un gant taillé et cousu pour une main précise, et change de longueur avec la spécialité, du joko garbi court à la cesta punta. Sans ce gant, l’objet accroché au mur d’un restaurant est un panier d’osier, rien de plus. Les règles de la pelote basque distinguent d’ailleurs autant de matériels que de spécialités.
Un panier de jeu se répare, aussi. Mille cinq cents à deux mille passent chaque année par l’établi d’Anglet.
La pala et la pelote, du hêtre et de la peau de chèvre
Alain Alza fabrique des palas à Bayonne, rue Gabarre, dans la zone artisanale Saint-Frédéric. L’affaire est familiale depuis 1950 et en est à la troisième génération. Elle travaille le platane, le hêtre et l’érable, le poids de la pièce commandant le choix du bois plus que sa beauté. À Mauléon, Nobia taille les siennes dans le hêtre venu de la hêtraie d’Iraty. Les deux fournissent du matériel homologué par la Fédération française de pelote basque et par la Fédération internationale, et c’est cette homologation, pas la finition, qui sépare l’instrument de jeu du souvenir de vacances.
La pelote se monte par couches successives. Un noyau de buis ou de latex, du fil élastique, de la laine comprimée, du coton, puis deux pièces de peau de chèvre cousues à la main. Ander Ugarte fabrique à Ascain, route de la Blanchisserie, dans l’atelier Punpa, héritier d’une production commencée en 1900 à Saint-Pée-sur-Nivelle ; il fournit les professionnels français et espagnols dans toutes les spécialités, main nue, chistera, paleta cuir et cesta punta. Côté landais, Olivier Françoise coud les siennes à Orthevielle, en pays d’Orthe, autour d’un noyau de buis et de trois cents mètres de fil de laine.
Le fil de couture court sur toute la ligne de jonction des deux peaux, et il se sent sous la paume avant de se voir. Une balle de démonstration moulée d’une pièce n’a pas cette ligne. Le poids et le diamètre changent d’une spécialité à l’autre, ce qui explique qu’une pelote achetée au hasard rebondisse mal contre le mur d’un fronton de village.
La terre : Ossès aujourd’hui, Ciboure au passé
La poterie Goicoechea travaille la terre cuite à Ossès depuis 1960, sur trois générations. Les pièces sont calibrées, estampées ou tournées. Les plus grandes, au-delà de quatre-vingts centimètres, sont montées à la corde : une corde s’enroule autour d’une armature de bois, la terre est jetée à la main sur la corde humidifiée pendant que l’armature tourne, puis la corde est retirée à la main avant séchage. Cette technique romaine ne concerne que dix à quinze pour cent de la production. Les pièces sèchent trois semaines ou davantage, puis cuisent à 1 100 degrés dans des fours en cloche. La trace de la corde reste lisible en creux sur la panse : c’est la signature du procédé, et elle ne s’imite pas au moule.
La poterie de Ciboure, elle, a fermé. Trois hommes l’ouvrent en 1919 dans un hangar à bateaux au bord de la Nivelle : le peintre Louis Floutier, l’ébéniste Étienne Vilotte et le potier Marcel Lucat. Ils travaillent le grès de haute température, à partir de terre gris-rose de Ciboure, de terre rouge de Biarritz, de feldspath de Louhossoa et de terre réfractaire de Charente, avec deux cuissons, l’une à 900 degrés, l’autre entre 1 200 et 1 300. La dernière cuisson commerciale date du 31 décembre 1995.
Une pièce se date donc par la marque frappée sous le pied. Les initiales des trois fondateurs courent de 1919 à 1921, la marque « VE Ciboure » à partir de 1922, puis les marques des Fischer, RF pour Rodolphe, MFC pour Max, à partir des années 1950. Le style seul ne suffit pas : c’est le culot de la pièce qu’on retourne.
Côté landais : Samadet sous vitrine, les échasses sur commande
Un arrêt royal du 25 mars 1732 autorise l’abbé de Roquépine à installer une manufacture de faïence à Samadet, avec un privilège de vente de vingt ans et l’interdiction de toute concurrence à vingt lieues à la ronde. L’argile est sur place, l’eau aussi, et la production part par le port de Bayonne : décors monochromes ou polychromes, personnages, bouquets, animaux, capables de tenir devant Bordeaux et Rouen. La manufacture ferme en 1838, faute de résister à la concurrence. Le musée départemental de la Faïence et des Arts de la table, à Samadet, en conserve plus de trois cents pièces, et les bénévoles de l’association de la faïencerie y font des démonstrations de façonnage et de décor. Aucun atelier ne produit plus cette faïence : ce qui circule sous ce nom relève de la brocante, pas de la fabrication.
Les échasses landaises sortaient du même besoin que la mante à bœufs, celui d’un berger dans un pays sans routes. Bernard Escaffre les fabrique à Mont-de-Marsan pour l’association Lous Tchancayres, qui lui commande ses paires depuis plus de quinze ans. Il les taille en sapin du Jura, bois léger et souple, ponce, pose les lanières de cuir et teinte le bois. Trois jours pour une paire, du débit aux attaches. Une paire d’adulte monte à un mètre cinquante.
La différence avec une paire de série tient à la mesure. Hauteur, position du repose-pied, réglage des attaches : tout dépend de la taille, du poids et de la marche de celui qui monte dessus, et les bergers tchanqués les faisaient tailler pour eux. Les échasses vendues toutes faites arrivent à une hauteur unique, et personne ne danse dessus.
Le couteau dit basque vient de Thiers
Le modèle appelé couteau basque n’est pas né sur ce territoire. Sa lame à dos courbe, de type yatagan, sort du bassin coutelier de Thiers, en Auvergne, qui assure encore plus de 70 % de la production française de couteaux et qui a dessiné la plupart des couteaux dits régionaux au XIXe siècle. La forme a été rattachée au Pays Basque par le commerce, pas par un usage local documenté.
Des couteliers travaillent bien sur place, et c’est autre chose. Les Couteliers Basques montent leurs couteaux à Bidart, dans une ferme de 1769, avec quinze essences de bois pour les manches, néflier, olivier, pistachier, genévrier, bouleau, et assurent l’affûtage et la réparation. Talaia monte les siens à Anglet, dans l’atelier où sont faits ses makhilas. La question à poser en boutique porte sur la lame, pas sur le manche : un atelier qui forge ou qui émoud ses lames le dit ; un atelier qui achète des lames toutes faites et y ajuste un manche de bois local fait un métier différent, et honorable, mais différent.
Ce qu’il faut regarder, objet par objet
| Objet | Le point de contrôle | Où ça se fabrique |
|---|---|---|
| Makhila | Décor en relief, cicatrisé sur l'arbre. Virole gravée au nom du porteur. | Larressore, Anglet, Hendaye. |
| Espadrille | Fil de couture visible dans la corde, tout autour. | Mauléon-Licharre, Chéraute, Libarrenx. |
| Linge basque | Rayure identique à l'envers, donc tissée. | Ascain, Saint-Palais, Orthez, Bidos. |
| Béret | Bandeau de cuir cousu et marqué à l'intérieur. | Bayonne, Oloron-Sainte-Marie, Orthez. |
| Chistera | Côtes de châtaignier, osier tissé, gant de cuir cousu. | Anglet. |
| Pala | Homologation fédérale portée par la pièce. | Bayonne, Mauléon. |
| Pelote | Couture main sur la jonction des deux peaux. | Ascain, Orthevielle. |
| Poterie | Trace de corde en creux sur les grandes pièces. | Ossès. |
| Poterie de Ciboure | Marque frappée sous le pied, VE, RF ou MFC. | Production arrêtée en 1995. |
| Faïence de Samadet | Pièce ancienne, décor peint à la main. | Production arrêtée en 1838. |
| Échasses | Hauteur et repose-pied taillés à la personne. | Mont-de-Marsan. |
| Couteau | Origine de la lame, distincte de celle du manche. | Bidart, Anglet, lames de Thiers. |